Le documentaire, vecteur de décryptage, source d'émerveillement

Par Serge Schick, directeur délégué à l'Enseignement, la Recherche et la Formation de l’Ina

Serge Schick a rejoint le domaine de l’audiovisuel pour diriger le plan stratégique du groupe France Télévisions pour la période 1995 / 2000. En 1996, il participe au lancement de la plateforme TPS à laquelle France Télévisions prend part. Il devient directeur du Marketing des chaînes thématiques du groupe (histoire, Mezzo, Régions). Il rejoint le groupe Carat en 2003 en tant que directeur du Marketing et de la Diversification de Carat EXPERT. En 2006, il devient associé de Headway International, société de conseil pour le marketing et la stratégie des médias à l’international. Depuis mars 2011, il est le directeur d’Ina EXPERT, direction qui regroupe les activités d’enseignement supérieur, de recherche, de formation professionnelle et d’expertise de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina). Auteur de plusieurs articles sur l’univers des médias, Il est aussi l'auteur du livre « Le Jour où la Belgique a disparu. Retour sur un moment clé de l’histoire télévisuelle », qui conte et décrypte la folle soirée du 13 décembre 2006, Bye Bye Belgium, un événement télévisuel sans précédent qui vit la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF) annoncer la fin de la Belgique (Lormont, Bruxelles, Éditions Le Bord de l’Eau, Éditions La Muette, Ina Éditions, 2011).

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Pour évoquer le documentaire, genre multiforme et complexe, dont la définition échappe à une catégorisation définitive, les descripteurs ne manquent pas.

Reflet fidèle de l’état du monde.
Révélateur profond des questions de société.
Académique et didactique.

Mais aussi :
- agitateur d’idées ;
- engagé ;
- personnel.

Pour ne pas dire :
- polémique ;
- dérangeant.

La force du vocabulaire, auquel il est associé, ne trompe pas : nous sommes bien en présence du genre télévisuel qui a porté les plus grands espoirs du petit écran. Expression même des missions de la télévision publique, le documentaire a très vite été appelé à devenir « le » genre qui, en favorisant la découverte, la curiosité et la connaissance, devait cultiver les téléspectateurs. Pour réussir cette mission, le documentaire a dû cheminer, en s’emparant, au fur et à mesure de la croissance de l’offre télévisuelle, des autres missions fondatrices de la télévision : informer et distraire. Avec le temps, il a constitué en quelque sorte un « tout en un », un concentré de télévision.

Le producteur Serge Lalou rappelle à juste titre, dans l’entretien accordé à l’équipe des e-Dossiers de l’audiovisuel, qu’il n’a jamais existé d’âge d’or du documentaire, époque fantasmée qui lui aurait permis de profiter de mannes de financement et de fenêtres d’exposition quasiment sans limite. Si le genre a conservé son empreinte et sa longévité, il le doit avant tout à sa faculté d’adaptation qui l’a vu inventer des formats, introduire des codes fictionnels, emprunter au style narratif journalistique, se doter d’une nouvelle qualité d’image, liée à la haute définition, et recourir aux enrichissements interactifs 1. Il a su se renouveler, à l’instar de la télévision, le média qui le porte le plus, quitte à agacer les défenseurs d’un documentaire pur et dur.

Le genre a réalisé la prouesse de révéler au plus grand nombre les facettes multiples d’un monde complexe, en divulguant les enseignements que des scientifiques, des chercheurs, des journalistes ou enquêteurs avaient pressenti ou démontré. Le public a ainsi découvert les stratégies et agissements des multinationales en matière agroalimentaire 2. Il a mieux compris le fonctionnement de la police américaine dont les conclusions, parfois précipitées, peuvent envoyer des innocents à la potence 3, tout comme il a pu entrer dans les coulisses, les antichambres, les objectifs inavoués des places financières 4, ou dans l’intimité des services d’urgence 5. Il nous a montré les manifestations les plus variées, et les plus inquiétantes, des changements climatiques 6. Si l’on ne peut plus ignorer aujourd’hui le phénomène de régression de la diversité, que Darwin avait été l’un des premiers à découvrir (un constat alarmant auquel Claude Lévi-Strauss ajouta un lien de causalité, au cours d’un entretien célèbre avec Jacques Chancel, qui l’interrogeait sur les raisons de sa misanthropie 7) ; si l’on est convaincu que l’être humain a mis à mal toutes les formes de diversité, la sienne propre comme celle des espèces, c’est un peu, beaucoup peut-être, grâce au documentaire.

Mais le documentaire, c’est aussi sa vertu, sait inspirer l’émerveillement. Au gré de portraits et de rencontres, il a su renforcer le sentiment d’appartenance au monde qui est le nôtre. Des images reviennent en mémoire, à rebrousse-poil des visions pessimistes. Au mépris du péril élémentaire, une baleine qui vient spontanément au contact d’une main humaine 8. L’extraordinaire génie des arbres, pin d’Amérique, banian ou bien palétuvier, qui ont forgé nos cultures et nos identités 9. Le dévouement, non moins extraordinaire, des avocats Ann Finnel et Patrick Mac Guiness, qui finiront par faire admettre, à une Floride atteinte de cécité, l’innocence de leur client 10. L’envoutante singularité des âmes paysannes 11 ou bien le courage, devant les dangers du maïs transgénique, de cultivateurs Mexicains, lancés dans une résistance farouche 12. L’on a pu aussi découvrir la deuxième guerre mondiale, comme on ne l’avait jamais vu, en couleurs 13, ce qui l’a rapprochée à grands pas des jeunes générations, étonnées de ne l’avoir observée, jusqu’alors, que dans un noir et blanc lointainement trompeur. Tandis qu’aux quatre coins du monde, des bébés ont livré leurs secrets 14, que certains enfants ont démontré qu’ils étaient prêts à courir plus de vingt kilomètres par jour pour aller à l’école 15, la nature nous apparaît désormais en très haute définition, au microscope, grâce à des images d’une précision toujours plus remarquable, en nous donnant à voir l’infiniment petit comme l’infiniment grand.

Le documentaire ne parviendrait pas à ses fins s’il ne révélait, au-delà du thème qu’il choisit de dépeindre, la sensibilité, la vision, le projet, le talent d’un auteur. Les illustrations, brièvement citées dans ces quelques lignes, sont toutes issues de la volonté d’un auteur de s’exprimer par l’image, une volonté relayée, encouragée et sublimée par une chaîne de talents œuvrant dans le même sens. Individuel et collectif, le documentaire a gagné, sans nul doute, son appartenance à la communauté des œuvres.

L’Ina est un acteur important de l’univers du documentaire. L’Institut joue ce rôle avec constance et passion, en étant partie prenante, chaque année, de près de soixante documentaires et d’une vingtaine de stages de formation qui répondent aux besoins des professionnels. À travers ses activités de collecte, d’enseignement supérieur et de recherche, l’Ina est devenu un centre d’observation privilégié des médias et des contenus audiovisuels. Dans cet esprit, il était pour le moins logique de consacrer au documentaire un E-dossier très complet, qui rassemble plus d’une vingtaine de contributions ! Il faut savoir cependant s’effacer devant l’évidence. La raison de fond qui a motivé notre choix est au fond assez simple : sans documentaires, il ne pourrait y avoir de télévision sensible, ouverte et intelligente.

Serge Schick, directeur délégué à l'Enseignement, la Recherche et la Formation de l’Ina, novembre 2013

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1. Parmi les exemples marquants de webdocumentaires récents, l’on peut citer notamment Snow Fall, The Avalanche at Tunnel Creek, récit multimédia produit par le New York Times, Noël 2012.

2. We feed the world, documentaire de Erwin Wagenhofe, Nemesis TV / Arte, 2005.

3. Un coupable idéal, documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France 2, 2002.

4. Wall Street contre Cleveland, film documentaire de Jean-Stéphane Bron, Les Films Pelleas/ Arte, 2012.

5. Urgences, documentaire de Raymond Depardon, Pari Films, 1987.

6. Home, documentaire de Yann Arthus Bertrand, France 2, 2009.

7. Claude Levi-Strauss, entretien avec Jacques Chancel, Radioscopie, France Inter, 1988.

8. Ushuaia, un magazine de Nicolas Hulot, TF1, 2008.

9. Arbres, documentaire de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roubil, Alter Ego Production / RTBF, 2001.

10. Un coupable idéal, documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France 2, 2002.

11. L’Alice, documentaire de Anne Comode, Zaradoc films, 2010.

12. We feed the world, documentaire de Erwin Wagenhofe, Nemesis TV / Arte, 2005.

13. La Guerre en couleurs, série documentaire de René-Jean Bouyer, France 2, 2005.

14. Bébés, un film documentaire de Thomas Balmès, production Amandine Billot, Alain Chabat et Christine Rouxel, 2010.

15. Sur le chemin de l’école, un film documentaire de Pascal Plisson, 2012.