Pierre Schaeffer, inspirateur de la création de l’Ina

Par Thomas Ferenczi, journaliste

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Né en 1944, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de lettres classiques, Thomas Ferenczi a été journaliste au quotidien Le Monde de 1971 à 2008. Il y a occupé notamment les fonctions de chef du service politique, de chef adjoint du service culturel, de directeur de la rédaction, de responsable du supplément « Radio-Télévision », de correspondant à Moscou et à Bruxelles, de médiateur. Il collabore au site Internet Boulevard-exterieur.com et à l'hebdomadaire Réforme. Il est l'auteur de plusieurs livres de réflexion sur le journalisme, sur la politique française et. sur l’Europe, parmi lesquels « Le Journalisme » (PUF, Que sais-je ?, 2005) et « Pourquoi l'Europe ? » (André Versaille éditeur, 2008). Il est membre du Comité scientifique de la Société pour l’histoire des médias.



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L’ORTF disparut le 31 décembre 1974, laissant place dans un premier temps à six sociétés, Radio France, chaînes de télévision, TDF, SFP… et peu de temps après une septième société, non prévue au départ, l’Institut national de l’audiovisuel, qui réunira trois services de l’Office restés en suspens, archives, recherche et formation. Thomas Ferenczi a enquêté pour clarifier cette histoire peu connue des batailles politiques au Parlement qui aboutirent à la création de cet institut original. Derrière ces batailles, des conceptions différentes de l’audiovisuel et la dernière lutte de Pierre Schaeffer pour sauvegarder ce pourquoi il s’était battu depuis trois décennies : un espace dédié à la recherche et à l’innovation. 

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Le 26 juillet 1974, le Sénat examine, après l’Assemblée nationale, le projet de réforme de la radio-télévision qui doit mettre fin, conformément au souhait du nouveau président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, à la structure centralisée de l’audiovisuel public. Le texte propose de remplacer l’Office de radiodiffusion et télévision française (ORTF) par six organismes indépendants chargés respectivement de la diffusion (Télédiffusion de France), de la production (Société française de production) et de la programmation (Radio France, TF1, Antenne 2, France 3). L’ORTF (Office de radiodiffusion télévision française), qui a succédé en 1964 à l’ancienne RTF (Radiodiffusion-télévision française), est ainsi appelée à disparaître.

Le premier ministre, Jacques Chirac, explique le 3 juillet, à l’issue du Conseil des ministres qui a examiné le texte avant de l’approuver formellement deux semaines plus tard, que la nouvelle organisation du service public de la radio et de la télévision doit « reposer sur la compétition entre des unités autonomes, entièrement responsables ». Devant l’Assemblée nationale, il exprime avec force, le 23 juillet, la volonté du gouvernement de « susciter, à l’intérieur du monopole, la concurrence, la diversité et l’émulation à la place du monolithisme qui a trop caractérisé l’organisation actuelle ».

Le secrétaire d’État auprès du premier ministre chargé de mettre en forme et de défendre le projet, André Rossi, porte-parole du gouvernement, précise à son tour le sens de la réforme. « Nous allons donc substituer à une structure uniforme et devenue gigantesque une organisation réellement décentralisée comprenant six unités : un établissement public de diffusion, quatre sociétés nationales de programme et une société de production », déclare-t-il.

Six unités doivent être créées, et non sept. Pourtant, à l’issue des travaux parlementaires, un septième organisme sera prévu par la loi : le futur Institut national de l’audiovisuel (Ina), qui réunira les services de la recherche, de la formation et des archives, dont le projet initial n’avait pas clairement fixé le sort. Fallait-il les répartir entre les nouvelles sociétés ou les rattacher à l’une d’entre elles ou encore les regrouper dans une structure autonome ? Le texte soumis aux parlementaires exprime une préférence pour la troisième hypothèse mais il ne va pas jusqu’à proposer de l’inscrire dans la nouvelle loi. Il se contente, dans son exposé des motifs, d’en évoquer l’éventualité.

Une vague promesse de réunir formation et recherche


 «  La répartition en six organismes conduit inévitablement à la disparition du caractère commun de certains services qui devront être répartis, peut-on lire dans cet exposé des motifs. Toutefois des conditions particulières devront être trouvées pour des unités qu’il apparaîtrait impossible ou peu souhaitable de scinder. C’est ainsi que, par exemple, pourra être constitué un institut de la recherche et de la formation ». Cette vague promesse, qui laisse de côté la question des archives pour ne citer que la recherche et la formation, n’offre aucune garantie à ceux qui, à l’instar de Pierre Schaeffer, directeur du service de la recherche, plaident inlassablement pour une solution englobant les trois secteurs dans une même entreprise.

La possibilité mentionnée dans l’exposé des motifs apparaît comme une concession de dernière minute destinée à apaiser la colère de ceux qui, comme lui, s’inquiètent de voir disparaître quelques-unes des richesses de l’ancien ORTF. C’est un amendement déposé par André Diligent, sur la suggestion de Pierre Schaeffer, qui, le 26 juillet au Sénat, va donner une existence légale à l’Institut national de l’audiovisuel. Le sénateur du Nord, grande figure de la démocratie chrétienne, est un de ceux qui participent le plus activement aux controverses suscitées depuis plusieurs années par la montée en puissance de la télévision.

Infatigable défenseur du service public face à ceux qui rêvent de privatisation, convaincu, comme il l’a écrit quelques années auparavant, que « gaspillage, copinage et téléguidage » sont les trois maladies chroniques de l’ORTF, il est l’auteur de nombreux rapports parlementaires, dont le plus récent, en 1972, sur la publicité clandestine à la télévision, a fait grand bruit. Rapporteur de la commission des finances, cet homme de principes, excellent orateur et parlementaire respecté, formule d’importantes réserves sur le projet gouvernemental. Il critique notamment le mode de désignation des futurs dirigeants, laissé au libre choix du gouvernement ». 

« Les habitudes de subordination sont trop ancrées pour qu’on puisse espérer qu’elles disparaissent tant que la désignation des présidents ne sera pas confiée à l’élection d’un organisme indépendant », lance-t-il à la tribune du Sénat. Il souhaite également plus de coordination entre les chaînes. Enfin il s’émeut du sort des archives et de la recherche. « À l’ORTF, dit-il, il existe un trésor absolument inestimable, unique au monde. Quant au Service de la Recherche, il est tout à fait particulier et jouit d’une réputation mondiale. Il est absolument nécessaire de préserver l’unité de ces services ».

L’amendement Diligent ou la fronde du Sénat


André Diligent propose donc un amendement ainsi rédigé : « Il est créé un Institut de l’audiovisuel chargé notamment de la conservation des archives et des recherches de création audiovisuelle. Cet institut constitue un établissement public à caractère industriel et commercial ». André Rossi, au nom du gouvernement, s’oppose à cet amendement, au motif que la création d’un tel institut est, selon lui, de caractère réglementaire, et non législatif. « La forme juridique restant à déterminer, ajoute-t-il, nous ne souhaitons pas nous lier par une telle formule ».

Mais le Sénat passe outre et approuve la proposition d’André Diligent. La version finale de l’amendement, adopté deux jours plus tard en commission mixte paritaire, c’est-à-dire en concertation avec l’Assemblée nationale, ajoutera aux archives et à la recherche
la formation, oubliée par André Diligent, comme le lui fera observer malicieusement André Rossi. « Il est créé un Institut de l’audiovisuel chargé notamment de la conservation des archives, des recherches de création audiovisuelle et de la formation professionnelle », indique le nouvel article de la loi. Cet institut constitue un établissement public à caractère industriel et commercial. En juin 1975, à l’initiative de son premier président, Pierre Emmanuel, il prendra le nom d’Institut national de l’audiovisuel.

Volontiers frondeur, malgré le soutien politique apporté par la majorité de ses membres au nouveau président de la République, le Sénat se donne ainsi le luxe de manifester sa liberté à l’égard du gouvernement. Avec le recul, la plupart de ceux qui ont participé à l’élaboration du projet de loi, dans l’entourage de Valéry Giscard d’Estaing, de Jacques Chirac ou d’André Rossi, jugent cet épisode anecdotique. Ils n’attachent pas de signification particulière à l’oubli, dans le texte initial, des services qui devaient ensuite, grâce à André Diligent, former ensemble l’Ina. 

Ils attribuent cette lacune à la précipitation avec laquelle la réforme a été mise sur pied, en moins de deux mois. Des questions beaucoup plus difficiles que celles de la recherche, des archives ou de la formation requéraient alors toute leur attention. « C’était, affirme l’un d’eux, la dernière roue du carrosse ». Pressés par le temps, les rédacteurs du texte n’avaient pas pu examiner dans le détail l’avenir de tous les services communs laissés en suspens par l’éclatement de l’ORTF. 

L’acceptation par le gouvernement de l’amendement Diligent est, selon eux, la preuve que la création de l’Ina ne doit pas être interprétée comme un désaveu infligé par les parlementaires aux auteurs de la loi, même si ceux-ci ne l’avaient pas incluse explicitement dans leur projet. Le Parlement, disent-ils, a joué son rôle 
en améliorant sur ce point le texte proposé.

Le Service de la Recherche, une forte valeur symbolique


On peut penser en effet que le sort réservé aux services de la recherche, des archives et de la formation apparaissait au gouvernement comme une question secondaire et que celui-ci a accepté d’offrir au Parlement, sur ce sujet particulier, une marge de liberté qui lui a permis de sauvegarder l’essentiel du projet. Pourtant l’un au moins de ces trois services oubliés – celui de la recherche – était porteur d’une forte valeur symbolique qui justifiait, comme le pensait notamment André Diligent, une attention toute particulière. Sa place dans le nouveau dispositif n’était pas un enjeu aussi anodin qu’il pouvait le sembler. Pour trois raisons principales.

La première est que la société française vient d’entrer dans l’ère de la communication de masse et qu’elle s’interroge avec passion sur la manière dont les nouveaux instruments vont modifier, pour le meilleur ou pour le pire, les comportements des citoyens. André Diligent a publié en 1965 un livre intitulé « Télévision, progrès ou décadence ? » 1 . Le développement des « mass media » va-t-il contribuer au bonheur de l’humanité ou, au contraire, faire son malheur ? Faut-il s’inquiéter ou se féliciter de la diffusion, dans un nombre croissant de foyers, d’une culture de masse qui, selon les uns, ouvre aux Français des horizons nouveaux et, selon les autres, les éloigne de la vraie culture ?

De telles questions agitent tous ceux qui s’intéressent à ces nouvelles « machines à communiquer » dont Pierre Schaeffer, à la tête du Service de la Recherche depuis 1960, explore savamment les pouvoirs. « En 1958, écrit André Diligent dans un de ses ouvrages, « La Charrue et l’Étoile », il n’y avait qu’un million de postes de télévision en France mais jusqu’en 1968 ce chiffre augmente d’un million par an » 2 . Cette augmentation continue change la dimension du problème. On ne comprendrait pas l’intensité des débats de l’époque, au Parlement ou ailleurs, si l’on ne tenait pas compte de la formidable mutation du paysage audiovisuel au cours de ces années.

Le Service de la Recherche de l’ORTF est un des lieux où se mène la réflexion sur ce phénomène. Ses études, qui paraissent à certains absconses ou marginales, sont jugées par d’autres indispensables au bon fonctionnement d’une télévision vivante et de qualité. « L’Office est mort de n’avoir pas su à temps réfléchir sur lui-même », dira Pierre Schaeffer. « Il est urgent de penser quelque part la radiodiffusion dans son devenir », écrit dans Le Monde, à la veille du débat parlementaire, l’écrivain François Billetdoux, membre du Haut Conseil de l’Audiovisuel, en appelant à la création d’un organisme national « capable d’étudier une politique des technologies nouvelles de communication ». Ce sera l’une des tâches du futur Institut national de l’audiovisuel.

Dans Le Figaro, au même moment, un des hauts responsables de l’ORTF, Claude Mercier, directeur général adjoint chargé de l’action technique, affirme que « sans un lieu de réflexion et de synthèse toute réforme est vouée à l’échec ». L’idée, on le voit, est dans l’air. Le sénateur Michel Miroudot, rapporteur du projet de loi, met également l’accent sur la nécessité d’une « analyse globale de l’audiovisuel ». Il regrette que le texte présenté par le gouvernement ne réponde pas à ce besoin.

« C’est en modifiant nos concepts d’analyse des moyens de communication de l’audiovisuel que nous pourrons déceler les véritables difficultés », écrit-il. Il propose toutefois de confier cette fonction, non pas à un nouvel institut, mais au Haut Conseil de l’audiovisuel, organisme consultatif créé par la loi de 1972, placé auprès du premier ministre et réunissant des parlementaires et des personnalités qualifiées. « à condition d’en renforcer les moyens et d’en élargir les attributions ».

Un rempart contre la course à l’audience


La deuxième raison pour laquelle les activités de recherche sont l’un des enjeux du débat suscité par le projet de loi est la crainte que celui-ci n’ouvre la voie, via la concurrence entre les chaînes, à la course à l’audience, à la tyrannie de la publicité et à la médiocrité des programmes. Face à cette menace, derrière laquelle se profile le spectre de la privatisation, l’ambition culturelle, symbolisée, entre autres, par le Service de la Recherche, est perçue comme un indispensable rempart.
C’est l’un des arguments majeurs de Georges Fillioud, futur ministre de la Communication en 1981 et futur président de l’Ina en 1990, qui défend, à l’Assemblée nationale, au nom du groupe socialiste, la question préalable – une procédure parlementaire dont l’objet est de mettre fin à la discussion. « Évidemment, déclare-t-il, la création, le droit à l’erreur, ce n’est pas commercial, ce n’est pas rentable. Aussi, observons-le, le mot recherche ne figure-t-il pas une seule fois dans le projet ». Il ajoute : « Si notre radio et notre télévision ont été longtemps des vecteurs essentiels du rayonnement national, le Service de la Recherche y a eu sa grande part, et nul ne peut l’ignorer. En retirant ses supports et ses moyens d’expression à l’imagination et à la créativité, vous procédez à un nouvel abandon » .

Jean-Pierre Chevènement, principal porte-parole du groupe socialiste dans le débat, n’est pas en reste. « Vous êtes animés par une véritable rage de détruire », lance-t-il au représentant du gouvernement, qu’il accuse de vouloir brader « un potentiel commun riche et diversifié sur le plan de la recherche, de la création et de la formation professionnelle ». Pour la gauche, la défense de la recherche, sacrifiée, selon elle, sur l’autel de la rentabilité, est aussi celle du service public, qu’elle estime mise en danger par la réforme.

La campagne de Pierre Schaeffer


La troisième raison de l’intérêt suscité par la recherche et des polémiques qui l’entourent au moment où s’engage le débat sur la  réforme de la radio-télévision est la personnalité même de Pierre Schaeffer. Ce pionnier de la recherche musicale, qui a créé en 1942 le Studio d’essai (qui deviendra le Club d’essai en 1945) avant de participer en 1944 à la libération de la Radiodiffusion française, a été placé en 1960 à la tête du Service de la Recherche de la RTF (puis de l’ORTF en 1964), qui réunit le Groupe de recherches musicales ( le GRM, créé en 1958, qui avait succédé au Groupe de recherches de musique concrète, créé en 1951) et y ajoute un Groupe de recherches image, un Groupe de recherches technologiques et un Groupe d’études critiques. Sa mission est de promouvoir la recherche sur les images et les sons et de réaliser des études portant notamment sur « l’interdépendance des aspects techniques, artistiques et économiques des activités de radio et de télévision ». Il associe recherche fondamentale et recherche appliquée. Il produit pour l’antenne des programmes originaux, dont l’un des plus connus sera le dessin animé les « Shadoks », créé en 1968.

Pierre Schaeffer va se battre pour la création d’un organisme destiné à accueillir, après l’éclatement de l’ORTF, les activités de recherche. Dans une note à Marceau Long, p-dg de l’ORTF au moment où la réforme est discutée, il propose la mise en place d’un « Institut des communications de masse », qui serait un organe d’information, d’analyse et de prospective « analogue à un service du Plan ». Cet institut pourrait être placé, selon lui, auprès du Haut Conseil de l’audiovisuel. 

« Si l’on peut escompter un dynamisme accru des diverses sociétés nationales ainsi incitées à leur propre développement, explique-t-il en commentant le  projet de loi, il est à redouter qu’un certain nombre d’objectifs d’intérêt général leur échappent. Il en va ainsi de la formation professionnelle, des archives, de la recherche, des études d’opinion. Ces différents services pourraient constituer les filiales d’un Institut des communications de masse, établissement public à caractère industriel ». L’appellation mise à part, c’est bien le futur Institut national de l’audiovisuel qui se trouve ainsi esquissé.

Pierre Schaeffer mène une campagne active pour promouvoir son plan. Il rencontre les principaux rédacteurs du projet de loi puis les porte-parole des groupes parlementaires appelés à intervenir dans le débat. Les amendements présentés par la gauche porteront sa marque. Ainsi le groupe socialiste, par la voix de Jean-Pierre Chevènement, propose-t-il le remplacement du Haut Conseil de l’audiovisuel par un Conseil national de la radiodiffusion-télévision, lequel disposerait d’un « institut national des télécommunications de masse » ayant statut d’établissement public et « chargé d’une mission d’étude, de recherche, d’information, de formation et de prospective ».

Un laboratoire d’idées


 Ce dispositif correspond largement à la conception développée par Pierre Schaeffer, celle d’un institut qui servirait de laboratoire d’idées à une Haute Autorité chargée de coordonner les nouvelles sociétés, sur le modèle du Conseil national de la radio-diffusion du Canada. Toutefois, à la différence des socialistes, Pierre Schaeffer entend maintenir le Haut Conseil de l’audiovisuel, dont il est depuis 1973 un membre actif mais dont il juge les moyens insuffisants. L’Institut national des communications de masse, organe de prévision et de planification, lui apporterait le « soutien logistique » dont il manque. En même temps, il mettrait son travail de recherche au service de la Haute autorité, organe d’arbitrage et de coordination.

Le sénateur Michel Miroudot, rapporteur au nom de la commission des affaires culturelles, reprend cette idée d’une double mission, l’une d’étude et de prospective, l’autre d’arbitrage et de coordination, mais il suggère de les confier l’une et l’autre, comme on l’a vu, au Haut Conseil de l’audiovisuel, dont les compétences seraient modifiées et les pouvoirs accrus. Il évoque en effet l’hypothèse, dont la presse s’est faite l’écho, de la création d’un organe chargé, d’une part, de réfléchir à l’avenir de l’audiovisuel et « d’étudier la portée des moyens nouveaux qui apparaissent » et, d’autre part, d’assurer « une fonction d’arbitrage entre les divers partenaires de l’audiovisuel ». La première de ces deux fonctions est celle que Pierre Schaeffer assigne au futur institut, la seconde est celle qui incomberait à la Haute Autorité dont il propose la création.

« Qu’elles soient remplies par un seul et même organisme, par deux organismes distincts ou par les sections spécialisées d’un même organisme, peu importe », conclut Michel Miroudot. Le sénateur, qui suit Pierre Schaeffer dans ses analyses, mais non dans ses conclusions, choisit en définitive de s’en remettre au seul Haut Conseil de l’audiovisuel plutôt que de recommander la mise en place d’un n nouvel organisme. Ce qui compte à ses yeux, c’est que soient assurées, d’une façon ou d’une autre, les deux missions qu’il juge, comme Pierre Schaeffer, indispensables. 

La crainte de la recentralisation


C’est précisément cette dualité de fonctions que refuse le gouvernement, ce qui explique son opposition à l’amendement de la gauche. Il redoute en effet que la mise en place d’un nouvel institut ne serve de prétexte au rétablissement d’un organe centralisateur, qui serait contraire à la volonté d’éclatement de l’ORTF. La forte personnalité de Pierre Schaeffer n’est sans doute pas étrangère à cette inquiétude. Il n’est pas question d’ouvrir la voie, comme le propose la gauche en liant les deux fonctions de recherche et d’arbitrage, à une recentralisation du système audiovisuel.

Le premier ministre, Jacques Chirac, est conduit à intervenir lui-même en séance publique pour rappeler sa majorité à l’ordre. « Je mets en garde l’Assemblée contre toute tentation de revenir, d’une façon ou d’une autre, à un organisme coordonnateur, déclare-t-il. Une telle démarche nous conduirait de nouveau et tout naturellement vers une forme de centralisation qui va à l’encontre non seulement de la philosophie du système que nous vous proposons mais aussi de l’ensemble des mécanismes qui s’y articulent ».

D’autres propositions parlementaires sont écartées pour la même raison. Ainsi Joël Le Tac, député UDR de  Paris et chef de file des gaullistes hostiles au démantèlement de l’ORTF, qui deviendra plus tard président de l’Ina, dépose-t-il un amendement visant à rattacher les services de la recherche, des archives et de la formation à l’établissement public de diffusion, l’une des six unités créées par le projet de loi. « Cet amendement a pour objet d’accorder de nouvelles missions à l’établissement public de diffusion, explique-t-il. En effet, lorsque l’ORTF verra sa fin, certains services communs tomberont en déshérence, notamment le service de la recherche, celui de la formation professionnelle et celui de la conservation des archives. Il serait dommage que la suppression de l’Office entraînât la fin de ces activités ». 

Une solution empirique et modulée


Au nom de la commission des affaires culturelles, le rapporteur, Jean de Préaumont, député UDR de Paris, gaulliste discipliné rallié à Jacques Chirac après avoir soutenu Jacques Chaban-Delmas au premier tour de l’élection présidentielle, rejette cette proposition. « La commission estime qu’il ne convient pas de recentraliser dans l’établissement public, au détriment des autres organismes, des missions de portée et de nature différente, déclare-t-il. Une relative prééminence d’un organe sur les autres ne paraît pas conforme à l’esprit de la loi ». Jean de Préaumont s’oppose à une démarche qu’il interprète comme une recentralisation par le biais d’un organe qui bénéficierait d’une « relative prééminence ».

André Rossi, au nom du gouvernement, intervient à son tour pour dire qu’il serait « hâtif » d’affecter dès à présent ces services communs à l’établissement public de diffusion et annonce qu’ils seront regroupés, le moment venu, dans une structure juridique à venir. Réplique courroucée d’un autre député UDR de Paris, André Fanton, qui souhaite que cette structure soit inscrite sans attendre dans le projet de loi et affirme que, dans le cas contraire, la recherche « disparaîtra purement et simplement ». Nouveau refus de Jean de Préaumont. « Ne pas prévoir cette création dans la loi, tout en indiquant [dans les cahiers des charges des nouvelles unités] les obligations qui sont prévues, a le mérite de constituer une solution empirique et modulée », soutient-il.

La gauche insiste. « Quels seront les moyens de cet institut s’il n’est pas prévu par la loi et s’il ne bénéficie pas d’une partie de la redevance ? demande Jean-Pierre Chevènement. Est-ce bien sérieux d’éluder la question ? ». Son collègue Louis Mexandeau, député socialiste du Calvados, dénonce le « caractère improvisé du projet de loi ». « On invente en séance publique des structures dont on n’avait guère parlé jusque-là », s’exclame-t-il. Le député socialiste s’inquiète en particulier de l’avenir des archives. « Il existe une phobie, qui va jusqu’à l’horreur, de tout ce qui pourrait rappeler le caractère unitaire de l’Office actuel, déclare-t-il. Périsse en effet la plus riche source de documentation qui existe au monde ! Là est bien le scandale. Il y a quelques années on a voulu démanteler la Cinémathèque française et voici qu’aujourd’hui ce sont les archives de télévision, les plus riches du monde, qui sont menacées ».

André Rossi clôt le débat en confirmant que le gouvernement, plutôt que de confier ces services communs à l’établissement public de diffusion, préfère envisager, comme l’indique l’exposé des motifs du projet de loi, la création future, par décret, d’un institut. Cette formule, explique-t-il, « sauvegardera l’indépendance dans ce domaine en même temps qu’elle constituera un élément qui ne sera en rien fédérateur ». Cette précision ne satisfait pas Jacques Marette, ancien ministre, lui aussi député UDR de Paris. « Une mention portée dans l’exposé des motifs ne constitue pas une disposition du projet de loi, rappelle-t-il. Nous ne savons pas comment sera financé cet organisme et si nous pourrons exercer un contrôle ».

L’Assemblée, à l’issue de cette discussion, rejette l’amendement Le Tac. Il faudra attendre le vote du Sénat pour que la création de l’Ina soit acceptée par le gouvernement. La mise en place du nouvel institut n’étant pas liée, dans l’amendement déposé par André Diligent, à celle d’un organe peu ou prou centralisateur, le rassemblement des services de la recherche, des archives et de la formation dans un établissement indépendant n’apparaît plus comme une source d’inquiétude pour ceux qui s’opposaient fermement à toute forme de coordination entre les sociétés nouvellement créées. Le spectre du retour subreptice à l’ancien ORTF semble écarté. 

Pierre Emmanuel plutôt que Pierre Schaeffer


Reste à désigner le président du nouvel organisme. Chacun s’attend à la nomination de Pierre Schaeffer. Ce sera Pierre Emmanuel, membre de l’Académie française, écrivain couvert d’honneurs, bon connaisseur de l’audiovisuel. « Cet homme de l’écrit a longtemps travaillé à la radio et s’est passionné pour les images », souligne sa biographe, Anne-Sophie Andreu 3 . Les proches de Pierre Schaeffer ne cachent pas leur déception. « Je me suis imaginé deux minutes – mais pas davantage – à la tête de cet institut, dont j’ai tant soutenu la création », dira-t-il lui-même avec un peu d’amertume.

Pourquoi sa candidature a-t-elle été écartée ? Sans doute parce que cet « utopiste de l’audiovisuel », comme l’appelle Marceau Long, inspirait une certaine crainte aux autorités établies. Cet homme incontrôlable, au caractère difficile, était perçu, de son propre aveu, comme un « dangereux hérétique », en marge de l’institution. « Il avait des amis partout et des appuis nulle part », résume joliment une de celles qui ont travaillé à ses côtés. Rétrospectivement, on peut se demander si « l’oubli » du Service de la Recherche et des services voisins des archives et de la formation dans le projet de loi initial n’était pas dû, pour une large part, à la méfiance que suscitait Pierre Schaeffer dans les milieux officiels.

En remettant à plus tard l’éventuelle création d’un institut chargé de rassembler ces trois services, le gouvernement ne cherchait-il pas d’abord à éviter de traiter à chaud le cas Schaeffer alors que le projet de suppression de l’ORTF provoquait déjà de nombreuses critiques ? Ne souhaitant pas nommer à la présidence du futur institut ce « pionnier râleur », comme le qualifie une de ses proches, n’a-t-il pas jugé préférable de différer sa décision dans l’attente d’un climat plus apaisé? 

 L’amendement Diligent ayant changé la donne, il faut se résoudre à désigner sans délai le président du nouvel organisme. Le profit de Pierre Emmanuel, intellectuel respecté, esprit indépendant, est de nature à rassurer ceux qui croient à la mission culturelle du futur institut. Nommé en 1975, renouvelé en 1978, le premier président de l’Ina donnera sa démission en 1979.

Les débats sur la réforme de 1974 ont mis en présence deux visions de la radio-télévision publique. À la volonté d’éclatement exprimée par le gouvernement, qui entendait démanteler la forteresse ORTF au bénéfice d’unités indépendantes, s’opposait la conception plus centralisatrice de la gauche, du centre et d’une partie de la droite, qui souhaitait maintenir au moins un organe de coordination entre les nouvelles sociétés. Paradoxalement l’Ina est apparu comme l’un des enjeux de cette querelle.

Double paradoxe, ou double malentendu. Alors que la création de cet institut semblait conforme à la logique de démantèlement défendue par les rédacteurs du projet, ceux-ci ont reculé par crainte de voir le nouvel organisme transformé en outil de recentralisation. À l’inverse, les partisans du futur institut, en refusant d’entrer dans celle logique de démantèlement, ont hésité à demander la création pure et simple d’une septième unité, appelée à s’ajouter aux six sociétés mises en place par la loi. Ils n’ont pas voulu renoncer, en présentant leurs amendements, à toute forme de coordination des nouveaux organismes.

L’amendement Diligent a levé les ambiguïtés. Le compromis était acceptable par tous.  

Thomas Ferenczi, journaliste


(Mise en ligne : novembre 2010)



Je remercie tous ceux qui ont bien voulu répondre à mes questions sur la genèse de l’Ina, dont ils ont été les témoins ou le plus souvent les acteurs : Gabriel de Broglie, Yves Cannac, Jean-Pierre Chevènement, Antoine de Clermont-Tonnerrre, Mme Pierre Emmanuel, Jacques Friedmann, Xavier Gouyou-Beauchamps, Marceau Long, Jean de Préaumont, Jack Ralite, Antoine de Tarlé, Jocelyne Tournet-Lammer.


Eléments de bibliographie


Anne-Sophie Andreu, « Pierre Emmanuel », Paris, Cerf, 2003.

Sophie Bachmann, « Histoire politique et sociale de la réforme de la radiotélévision en 1974 », thèse de troisième cycle IEPP 1986, ANRT, 1988, Paris, L’Harmattan, 1997.

Christian Brochand, « Histoire générale de la radio et de la télévision en France », tome II 1944-1974, Paris, La Documentation française, 1994.

Emmanuel Hoog, « L’INA », Paris, PUF, coll. «Que sais-je ? », 2006.

Pierre Schaeffer, « Machines à communiquer », avec la participation de Sophie Brunet, Paris, Le Seuil, 1970 et 1974.

Jocelyne Tournet-Lammer, « Sur les traces de Pierre Schaeffer  1942-1995 », Paris, Ina, La Documentation française, 2006.

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1. André Diligent, « La Télévision, progrès ou décadence ? », Paris, Hachette, 1965.
2. André Diligent, « La Charrue et l’Etoile », Strasbourg, Coprur, 2000.
3. Anne-Sophie Andreu, « Pierre Emmanuel », Paris, Cerf, 2003.