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Du Service de la Recherche à l’Ina, vingt ans de «recherche-action»

Par Henri False, Président Directeur Général de Metric Line

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Diplômé de l’École centrale de Paris en 1967, Henri False fut ingénieur au Service de la Recherche de l’ORTF de 1969 à 1975, avant de rejoindre l’Ina dès sa création, où il fut  directeur des Actions expérimentales (1975-1979), puis du département de la Recherche jusqu’en 1989. Dans ce cadre, il coordonna le plan Recherche Image (lancé par les services du Premier ministre en 1982) et créa Thomson Digital Image (filiale de Thomson et de l’Ina).  Il fonda également en 1987 le Club d’investissement Media dans le cadre du projet européen Media 1992. Il dirigea ensuite le développement régional et européen de France 3 (1989-1996), avant de devenir directeur du Développement de France Télévisions (1997-1999). Chargé de mission auprès du président de Médiamétrie depuis 2000, il est également p-d-g de Metric Line (filiale de Médiamétrie et de Thomson) depuis 2002, et directeur général de Marocmétrie, société de mesure d’audience au Maroc depuis 2006.



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La recherche et l’expérimentation sur l’image, technologique, sociologique, etc., initiée par Pierre Schaeffer à l’ORTF s’est poursuivie à l’Ina. Henri False a vécu cette recherche dans les deux endroits pendant vingt ans, de la fin des années soixante à la fin des années 1980. Il raconte ces expériences fécondes qui accompagnèrent, et souvent anticipèrent, les mutations radicales de ‘l’audiovisuel : télévision par câble, communication locale, action régionale, interactivité, image de synthèse, infographie… Ce retour sur ces années créatives est l’occasion de mesurer l’importance de tels lieux pluridisciplinaires pour mieux appréhender els évolutions de la communication.

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En 1961, la première plaquette présentant le Service de la Recherche de la RTF définit sa mission : « l’étude des corrélations entre aspects artistiques et techniques des diverses manifestations audio-visuelles, d’une part, et d’autre part, des incidences psychologiques, sociologiques, voire économiques des moyens de diffusion ». Il était également précisé que : « L’investigation en de tels domaines est si récente, et les compétences si rares, que la nécessité s’impose de former les chercheurs à l’occasion même de leurs travaux ».

Ainsi, le Service de la Recherche créé en 1960 par Pierre Schaeffer s’est préoccupé à la fois de recherche fondamentale et de recherche appliquée, et s’est efforcé d’associer dans le même programme d’activités chercheurs, créateurs,  professionnels et étudiants.

C’est dans ce lieu unique de « recherche-action », où recherche et remise en question étaient les maîtres mots, que j’ai commencé, fin 1969, mes activités professionnelles et découvert l’univers des médias et de la communication.

Premières prospectives des médias


Lieu de recherche et de production, le Service de la Recherche de l’ORTF associait alors la recherche musicale ( François Bayle, Guy Reibel, Bernard Parmeggiani, Michel Chion…), la production expérimentale (François Lemoine, Guy Mollion, Claude Guisard,  Jean Frapat, Pascale Breugnot, Thierry Garrel…), ainsi qu’un groupe de recherche sur l’information, un groupe d’études sociologiques, un groupe de recherches technologiques et un bureau d’études technico-économiques relatives à l’enseignement audiovisuel. L’ensemble de ces expériences et réflexions contribuait à alimenter une recherche dite « fondamentale » sur la communication audiovisuelle impulsée par Pierre Schaeffer.

Dans ce champ immense d’incertitudes s’ouvrant avec le développement de ce que nous appelions alors les « mass media », j’ai été chargé d’initier un dossier de réflexion passionnant, « La prospective des médias sous tous ses aspects : contenus, techniques et économiques ». Avec un fidèle ami, Serge Grégory, nous avons exploré ces espaces encore peu connus et nous avons produit, au tout début des années 1970, une vision complète des perspectives qu’allait offrir la télévision, avec le câble, le satellite, les supports d’édition vidéo et les équipements légers de production.
 
Je n’oublierai jamais ni la confiance que m’a accordé Pierre Schaeffer, ni la méfiance que suscitait à l’époque une telle réflexion. 

En complément de nos publications, nous avions préparé avec les industriels concernés (Philips, Portenseigne, Thomson…), au sein du centre Pierre Bourdan de Paris, une simulation de réseau câblé permettant la réception d’une quinzaine de programmes. L’objectif était de faire réagir un public de chercheurs et de professionnels sur les évolutions de l’offre audiovisuelle. Quelle ne fut pas la déception de Pierre Schaeffer et la mienne lorsqu’il reçut l’ordre de la Direction générale de l’ORTF d’annuler cette manifestation, au motif que le moment n’était pas opportun pour aborder ces questions.

Tout ce qui risquait de mettre en cause le monopole était abordé avec la plus grande méfiance. Ainsi, le Service de la Recherche a eu les plus grandes difficultés pour programmer les émissions de Jean d’Arcy et de Michel Tréguer sur la « Télévision du Futur » (fin 1969-début 1970) qui annonçaient la fin des «  monopoles » à partir d’exemples étrangers de développement des médias, notamment aux États-Unis. La diffusion n’a pu avoir lieu que très tard en soirée et à condition d’être suivie d’un débat expliquant qu’il ne s’agissait que de perspectives très lointaines…

Il est intéressant de souligner que, finalement, ces évolutions furent plus longues à émerger que nous l’avions imaginé alors avec Pierre Schaeffer. En effet, dans les années 1970, la réforme essentielle fut celle de l’éclatement de l’ORTF. Les années 1980 furent marquées par l’explosion des radios, la création de Canal+ et la création de chaînes privées hertziennes terrestres. Il a fallu attendre la décennie 1990 pour voir l’essor de la télévision par câble et par satellite ainsi que de l’édition vidéo… 1  

Expérimentations de nouveaux dispositifs de communication


En 1972, le Service de la Recherche de l’ORTF a privilégié les expérimentations de nouveaux contenus de communication tenant compte des nouvelles facilités de production grâce aux caméras et aux magnétoscopes portables et à l’apparition des réseaux câblés ouvrant la possibilité de programmes locaux. 

À cette époque, furent créés le Centre commun d’études de télévision et de télécommunications (CCETT) et la Société française de télédistribution (SFT), en charge de choisir des villes pilotes pour démarrer la réalisation de réseaux câblés. Nos expérimentations se sont alors focalisées sur la communication locale et la recherche de nouveaux dispositifs de communication, susceptibles de faire évoluer les équilibres au sein du « triangle de la communication » (émetteur-médiateur-récepteur). Ainsi, nous avons retransmis un conseil municipal à Carpentras avec la possibilité pour les habitants de poser des questions, imaginé des dispositifs originaux de communication entre enseignants et enseignés ou autour d’un conflit local à propos d’une maison des jeunes et de la culture à Aubignan2

Parallèlement se développaient les travaux sur l’information économique à la  télévision avec Philippe Sainteny, les réflexions sociologiques sur les modes de consommation des médias et leurs incidences sur la société avec Annette Suffert et Pierre Corset. Sans oublier la recherche technologique animée par Francis Coupigny cherchant à « manipuler » et à créer de nouveaux sons et images. 

L’ensemble de ces activités de recherche dites professionnelles étaient coordonnées par Jacques Poullin.

Ces réflexions, s’appuyant sur les diverses disciplines de recherche, de la linguistique à la psychanalyse, de la sociologie à l’économie, et sur des expériences de communication et de production, visaient à éclairer l’évolution des médias en associant les professionnels de la télévision. La formation se faisait « en marchant » dans ce champ encore mal connu des « mass médias ». Des séminaires étaient menés parallèlement à l’université où cette réflexion commençait à s’amorcer.

L’ensemble de ces travaux sera largement rapporté dans un ouvrage collectif dirigé par Pierre Schaeffer : « Les Machines à communiquer ». Deux tomes paraîtront, le troisième restera inachevé 3 .

L’Ina, héritier de l’esprit du Service de la Recherche


1974, la nouvelle loi sur l’audiovisuel réorganise l’ORTF en sept sociétés indépendantes : trois sociétés de télévision (TF1, Antenne2, FR3), une société de radio (Radio France), une société de production (SFP), un établissement public de diffusion (TDF ), et un établissement public pour la recherche, la formation et la conservation des archives (Ina). L’Ina a été créé par un amendement du Sénat, suite aux interventions actives de Pierre Schaeffer. Il est le résultat du rassemblement de services communs de l’ORTF qui n’avaient aucune raison d’être rattachés à telle ou telle société de programme. À titre d’anecdote, cette création de dernière minute est lisible dans le texte de loi où il est mentionné au début « l’établissement public » au singulier, version initiale du texte avec seulement TDF, sans l’accorder au pluriel avec la création d’un second établissement public. 

Pierre Schaeffer, à son grand regret, ne sera pas le premier président de l’Ina, mais Pierre Emmanuel.

Que devient alors le Service de la Recherche ? L’ensemble de ses activités et de ses chercheurs seront globalement conservés, mais réorganisés en divers services au sein de l’Ina. Le GRM, Groupe de recherches musicales, s’installera à la maison de la radio sous la direction de François Bayle (auteur de nombreuses œuvres acousmatiques). L’activité de production deviendra le département de la Production de l’Ina, dirigé par Claude Guisard, occupera des locaux quai de Valmy à Paris et accueillera des réalisateurs talentueux (Jean-Luc Godard, Raoul Ruiz…). Quant aux autres activités – les recherches technologiques, sociologiques, économiques et expérimentales –, elles seront regroupées au sein du département de la Recherche prospective à Bry- sur-Marne auprès du département de la Formation professionnelle. 

Ces précisions concernant l’organisation et la géographie pourraient paraître anecdotiques, mais ces changements furent en réalité déterminants. Le Service de la Recherche n’était plus un lieu unique et original de confrontations et de remises en cause, de réflexion, d’imagination et de création mais un ensemble de services sur la voie de l’ « institutionnalisation ». Ceci étant l’esprit de la « recherche » et les activités de recherche ont perduré grâce aux hommes. 

 L’évolution du département de la Recherche Prospective, que j’ai dirigé à partir de 1981, a été marquée par trois grandes étapes :

     - le lancement de l’Action régionale,
     - le développement de la Recherche Image, 
     - la Mission Câble et le Plan Image.

•    Action régionale, expériences locales

Pour disposer de zones expérimentales en vraie grandeur et pour « faire exister » la cohérence de l’Ina, rassemblement de services ayant des missions a priori hétérogènes (recherche, formation professionnelle et conservation des archives audiovisuelles), Pierre Emmanuel a impulsé l’ « Action régionale », sur quatre zones pilotes, deux autour de villes moyennes – Angers et les Pays de Loire, Pau et les Pays de l’Adour –, et deux autour de grandes métropoles – Marseille et Lille. Dans chaque région, un délégué régional a été nommé avec pour mission, en relation avec les élus, les milieux socio- culturels et éducatifs, de favoriser l’accès aux archives pour des activités de recherche et de formation, de former et de sensibiliser à l’audiovisuel et de mener des expériences de communication en utilisant des moyens légers de production, vidéo et Super 8. 

C’est à cette occasion qu’est apparue la notion de vidéothèque régionale. Ce furent aussi les prémisses d’une production d’origine locale. Par exemple, avec la collaboration de services dépendant de différents ministères, comme le Centre national de l’audiovisuel (CNAV, rattaché au ministère de la Culture) et la Direction des Affaires sociales, un réseau d’ateliers de production Super 8 a été mis en place sur l’ensemble du territoire (Pierre Mandrin a accompagné ce réseau). Cette « démocratisation » de l’accès aux moyens de production était une sorte de « réaction » à l’effet « mass media » des trois chaînes existant à cette époque. Les webcams n’existaient pas encore !  C’était également la possibilité de préparer l’alimentation des canaux locaux de télédistribution, quelques villes pilotes ayant été retenues par la SFT. 
Des actions similaires, coordonnées par François Mahieux, ont été menées dans les villes nouvelles, en pleine expansion à cette époque.

Dans le même esprit, Radio France a créé, avec l’Ina, une cellule d’études prospectives, pilotée par François Billetdoux, pour penser la radio comme moyen de communication et non seulement de diffusion du « haut vers le bas ». L’expérience en vraie grandeur « Radio Solitude » – menée dans les Cévennes entre les vallées de Valleraugue et de Saint-André de Valborgne et relayée par France Culture – fut riche d’enseignement. C’était une autre façon d’appréhender le rôle des radios locales qui vont exploser au début des années 1980, mais pour finalement tendre à s’organiser en réseau et, de fait, revenir à des conceptions plus traditionnelles.

•    Le lancement de l’image de synthèse

Simultanément, le Groupe de recherches technologiques a progressivement délaissé ses machines sonores pour privilégier le traitement de l’image avec le développement de « Psyché », système d’animation 2D par ordinateur. 

Au-delà de l’aspect technique, André Martin et Philippe Queau ont mené une réflexion sur les nouvelles possibilités offertes par l’imagerie dans l’univers tridimensionnel avec l’usage de l’informatique et du numérique dans les domaines scientifiques, techniques et audiovisuels. Avec la simulation et la synthèse d’images, déjà utilisées dans le monde médical ou pour les simulateurs de vol, l’entrée dans le monde virtuel devenait possible et les possibilités offertes pour la création audiovisuelle seraient un enjeu essentiel pour les années à venir. Nous avons donc lancé un programme de recherche pour créer un logiciel de synthèse d’images 3D. 

En 1980, nous avons été à l’initiative de la création du Forum international des nouvelles images, Imagina, à Monte-Carlo. Cette manifestation qui a rassemblé les premiers balbutiements de l’image de synthèse au niveau international (John Lasseter y a présenté ses premiers films ne dépassant guère trois minutes mais laissant percevoir son grand talent) existe toujours4 .

•    Mission Câble et Plan Image : l’expertise de l’Ina

1981, avec une nouvelle Présidence de la République et de nouvelles orientations pour l’audiovisuel – qui seront inscrites dans la loi sur la communication audiovisuelle – le département de la Recherche a été largement sollicité pour ses capacités d’expertise, qu’il s’agisse de la nouvelle loi sur l’audiovisuel, la Mission Câble et le Plan Image. Nos recherches et nos expérimentations souvent menées à la marge ont trouvé leur reconnaissance et se sont « institutionnalisées ».

Notre expérience régionale nous a permis d’accompagner le législateur en particulier pour le volet concernant l’évolution de FR3 avec la création de sociétés régionales de télévision. Philippe Chauvet et moi-même y avons largement contribué. Il faut reconnaître que, malgré le vote de la loi, aucune société régionale n’a vu le jour. Deux régions pilotes avaient été envisagées à Lille et à Bordeaux, mais sans suite. Le jacobinisme et la prudence électorale ont triomphé. Déjà en 1974, la loi avait prévu des conseils associant les forces vives de la région auprès des directions régionales de France 3 et aucun n’a été mis en place.

Notre influence a trouvé plus d’efficacité avec la Mission Câble et le Plan Image.

La Mission Câble avait notamment pour tâche de prévoir et de favoriser la création de nouvelles chaînes thématiques et de canaux locaux. Pour diriger cette mission, il a été fait appel à Philippe Chauvet, compte tenu de son expérience acquise au département de la Recherche.

Notre expérience sur l’image de synthèse nous a permis de sensibiliser les pouvoirs publics au retard important de la France dans le domaine des nouvelles images, et un rapport a été commandé par quatre ministères (Culture, Communication, Recherche et Télécommunication) pour émettre des propositions aussi bien dans le domaine scientifique que pour la production audiovisuelle. Sa direction en a été confiée à Yves Stourdzé et à moi-même. 

Ce qui est à souligner – beaucoup de rapports restent dans les tiroirs –,  c’est que les conclusions de ce Plan Image ont été prises en compte et que des moyens financiers ont été dégagés, notamment pour la production audiovisuelle afin d’aider la création de sociétés de production d’images de synthèse et l’émergence de centres de formation à l’infographie. Ainsi, aujourd’hui encore de nombreuses sociétés françaises occupent des positions importantes sur le marché international (un exemple récent, le dernier film réalisé en 3D « Moi, Moche et Méchant » a été totalement réalisé en France par Mac Guff Line, société créée à cette époque) et nos infographistes sont particulièrement sollicités par les sociétés de production nord-américaines qui apprécient leur maîtrise de l’animation et leur « french touch ». Les lieux de formation (Valenciennes, Les Gobelins, Angoulême...) créés à cette époque sont aujourd’hui particulièrement renommés.

Parallèlement à cette mission d’intérêt général, le département de la Recherche  a développé ses propres logiciels d’animation 3D, sous l’égide de Jean-Charles Hourcade, et pour renforcer sa capacité de développement, il s’est associé à la division Simulateurs de vol de Thomson, en créant une filiale commune TDI (Thomson Digital Image), qui donnera lieu ultérieurement à une filiale de production : « Ex Machina ». Au sein d’une concurrence internationale très difficile, TDI posséda fin des années 1980 un des logiciels 3D les plus performants : « Explore ».

Cette impulsion fut à mon sens particulièrement exemplaire et, forts de notre expérience, nous l’avons élargie au niveau européen dans le cadre du programme communautaire « Media ». J’ai ainsi pu créer, avec la collaboration de Patrick Madelin, un Club d’Investissement Media au niveau européen qui nous a permis d’étendre notre action dans le domaine des nouvelles images de la Grande- Bretagne à l’Allemagne, en passant par l’Italie et l’Espagne…

•    Les études sociologiques et économiques

En même temps, se développaient les études sociologiques et socio-économiques avec des chercheurs de grande qualité (Pierre Corset, Michel Souchon, Régine Chaniac, Jean-Claude Baboulin, Guy Pineau, Jérôme Bourdon, Lionel Levasseur, Jean-Pierre Jezequel…) sur les nouveaux usages des médias et leurs incidences, ainsi qu’une production de recherche liée à l’usage des nouvelles technologies, animée par Denis Freyd, allant de l’art vidéo (Thierry Kuntzel, Robert Cahen...) à des effets spéciaux pour des clips ou des longs métrages ou des films d’animation. Ce furent aussi les premières tentatives de productions interactives sur vidéo- disques (Christian Boudan).

Les liens avec la formation dans les universités ont perduré. Par exemple, un séminaire sur l’information télévisée auprès des étudiants de Sciences Po a été mené par Roland Cayrol, Monique Sauvage et Bénédicte Puppinck. 
Un programme de sensibilisation des jeunes à la télévision, « Jeunes téléspectateurs actifs » (JTA), conçu pour développer leur sens critique, fut également transversal à toutes ces activités et je considère que la notion de « téléspectateur actif » est le concept qui symbolise le mieux ce qui a toujours guidé l’esprit de nos recherches face à un univers mass médiatique de plus en plus dominant. 

Été 1989, mon témoignage s’arrête. Sans lien particulier avec le bicentenaire de la Révolution, je quitte le département de la Recherche de l’Ina pour rejoindre FR3 et en diriger les Régions et le Développement européen. Je tente de concrétiser dans un « mass média » mes diverses expériences, avec la création d’éditions locales d’information, la collaboration entre régions européennes et l’organisation de la programmation au niveau régional.

En quelques pages, j’ai essayé de raconter une histoire vécue, avec sûrement des oublis et une vision personnelle. J’ai cité des noms, j’en ai oubliés, et j’espère que ceux que j’ai omis me le pardonneront.

La pertinence de lieux de recherches pluridisciplinaires


Si je devais retenir l’essentiel de ces vingt années d’activités de recherche commencées au Service de la Recherche de l’ORTF et poursuivies au sein de l’Ina, je dirais d’abord que j’ai eu de la chance, la chance d’aborder des problèmes inconnus de moi dans un contexte pluridisciplinaire ayant davantage le souci d’invention et de la remise en question que de la reproduction des modèles existants. Ce contexte était indéniablement dû à la volonté de Pierre Schaeffer. 

Je dirais aussi que la raison d’être de ce que nous appelions familièrement «  la Recherche », c’était de faciliter la circulation et l’échange d’expériences et d’idées entre professionnels, et d’ailleurs, l’essaimage des chercheurs dans les chaînes et les divers secteurs audiovisuels fut très important et durable.  

Quant aux contenus ? Dans les années 1970, nous réfléchissions dans un contexte de pénurie de canaux de diffusion : pas plus de quatre réseaux hertziens terrestres nationaux n’étaient possibles d’après TDF. Mais déjà nous pensions au câble et au satellite, et nous avancions l’hypothèse que la multiplication des canaux de diffusion ne serait pas accompagnée par une diversification de la production. Avec une certaine perspicacité, nous énoncions que la loi de Mariotte s’appliquait à l’audiovisuel : production multipliée par diffusion égale constante…

Nous pensions aux voies de retour, à un « rééquilibrage » du triangle de la communication entre l’émetteur et le récepteur avec les moyens légers de production permettant de « démocratiser » l’expression, mais cela restait marginal vu le peu de voies de retour possibles.

Cette période jusqu’à la fin des années 1980 a été marquée par la multiplication des radios et, pour la télévision, par l’augmentation de chaînes nationales hertziennes terrestres « traditionnelles » (une à péage, Canal+, et deux chaînes privées, la 5 et la 6) sans oublier la privatisation de TF1.

Les grands changements viendront ensuite avec le câble, le satellite et, dans la dernière décennie, le numérique et l’explosion d’Internet. Il me faut souligner la véritable révolution qu’à constitué le passage de la transmission des images et des sons sur les réseaux de télécommunications. 
À cet égard, les recherches que nous menions sur l’articulation entre les réseaux et les contenus prendraient encore plus leur sens aujourd’hui. En effet, tout le monde peut parler à tout le monde, mais le téléspectateur est-il plus « actif » ? Les réseaux sociaux cherchant le volume de connexions le plus élevé possible pour commercialiser les bandeaux publicitaires ont-ils vraiment un intérêt social ?

Plus que jamais, des interrogations sur les enjeux des évolutions récentes de l’audiovisuel et d’Internet justifieraient l’existence de lieux de recherches pluridisciplinaires et interprofessionnels inventifs comme le fut le Service de la Recherche aux débuts de la télévision, puis l’Ina d’une autre manière. C’est le meilleur hommage que je puisse rendre à Pierre Schaeffer qui fut sans conteste un créateur et un grand précurseur. 

Henri False, président-directeur général de MetricLine

(Mise en ligne : novembre 2010)


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1. Une partie de ces souvenirs est évoquée dans l’ouvrage de Jocelyne Tournet, « Sur les traces de Pierre Schaeffer », Ina, La Documentation française, 2006, pp. 244-245.
2. Voir notamment Henri False et Serge Gregory-Brive, « Télédistribution et action régionale », in Communications n° 21, 1974.
3. Pierre Schaeffer, « Les Machines à communiquer », tomes 1, « Genèse des simulacres », tome 2, « Pouvoir et communication », Paris, Le Seuil, 1970, 1972. 
4. Pour le rôle de l’Ina en matière d’image de synthèse, voir Gilbert Dutertre, « La formidable aventure de l’image de synthèse », in Médiamorphoses n° 6, Bry-sur-Marne, Ina, novembre 2002.