Panorama des nouveaux usages des archives audiovisuelles

Par Marion Dupeyrat, chargée d’études, Ina EXPERT, et Clément Malherbe, chef de projet, Ina EXPERT

originalMarion Dupeyrat est en charge de la réalisation d’études sur les contenus audiovisuels et multimédia. Marion est diplômée en sciences politiques et a travaillé dans des cabinets d’études et de conseil en stratégie internet et stratégie des médias.

 

 

originalClément Malherbe est en charge de la coordination de projets patrimoniaux à l’international et du développement d’études en lien avec les contenus audiovisuels et multimédia. Auparavant, Clément a travaillé au CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) en tant que chargé d’études spécialisé notamment sur l’international et les nouveaux médias. Il est titulaire d’un Master en marketing et Ventes.

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Dès leurs débuts, cinéma puis télévision se sont emparés des images d’archives, dont ces médias ont rapidement compris le potentiel sur le plan de la caution historique. Depuis, les usages de ces archives audiovisuelles ne cessent de se diversifier, sur différents supports et dans de multiples secteurs, notamment dans le secteur éducatif et culturel, la recherche ou encore le tourisme et la communication. Marion Dupeyrat et Clément Malherbe proposent un large tour d‘horizon de ces utilisations, des plus classiques aux plus créatives — en s‘appuyant notamment sur des études d’Ina Expert. Ils mettent l’accent sur l’innovation en termes de valorisation des archives en ligne pour toucher de plus larges publics. Des détenteurs d’archives, publics ou privés, inventent, via plateformes Web et réseaux sociaux, des dispositifs pédagogiques, ludiques pour que les visiteurs s’approprient les archives, et développent de plus en plus des usages collaboratifs avec des non-professionnels.

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Depuis l’arrivée d’Internet et la démocratisation des nouveaux supports de diffusion nomades (Smartphones, tablettes…), l’accès aux images d’archives s’est considérablement élargi. Ce phénomène s’est amplifié grâce à l’essor des réseaux sociaux et des sites de partage vidéo au cours de ces dix dernières années. Jadis limités aux postes physiques de consultation et réservés à un public de spécialistes — historiens, chercheurs ou encore généalogistes —, les documents du passé peuvent désormais être consultés, analysés et partagés par tout un chacun sur une multitude de supports offrant des fonctionnalités et usages très variés, allant du simple visionnage sur Internet, à la constitution de dossiers hypermédias, aux ballades virtuelles, en passant par les pratiques de crowdsourcing [1], la chrono-localisation, les archives audiovisuelles « augmentées », etc.

Comment les archives audiovisuelles sont-elles utilisées, valorisées et consultées aujourd’hui ? Quelles sont les nouvelles pratiques de médiation autour des archives audiovisuelles ? De quelle manière les usages ont-ils été modifiés avec l’émergence des technologies numériques, notamment le Web et les réseaux sociaux ? Comment ces nouveaux outils impactent les relations entre les organismes et leurs publics ? Cet article propose un tour d’horizon de ces problématiques, à l’heure où l’image, et notamment l’image d’archives, joue un rôle majeur en tant que vecteur d’information, de communication et de sens.

 

Des usages multiples

 

Les usages traditionnels des archives audiovisuelles dans les médias

Le cinéma est le premier média à avoir compris le potentiel que recèlent les images d’archives. Depuis les débuts du 7e art, les images d’archives ont été utilisées tour à tour pour leur caution historique dans les films de fiction ou pour interroger l’histoire de façon critique et subjective dans des documentaires intégralement ou en partie constitués d’archives. C’est ce que l’on appelle couramment les « films de montage », auxquels des cinéastes tels Chris Marker (notamment avec son essai documentaire Le Fond de l’air est rouge en 1977, voir illustration ci-dessous) ou encore Rithy Panh, avec son travail sur la mémoire cambodgienne (tel S21, la machine de mort khmer rouge en 2002) ont donné leurs lettres de noblesses. Ces réalisateurs se servent de l’archive comme matériau cinématographique pour construire de nouvelles formes narratives et disséquer l’histoire.

 

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« Le Fond de l’air est rouge » de Chris Marker, 1977 © Ina, Iskra, Dovidis [2].

 
La télévision a très tôt cherché également à utiliser les images d’archives, dont elle est devenue une grande consommatrice sous différente formes, en particulier en racontant l’histoire au travers de documentaires ou de magazines. Actuellement, une collection documentaire comme Mystères d’archives sur Arte propose des montages d’archives qui sont de véritables enquêtes sur des images témoignant d’événements, tandis que l’émission Secrets d’histoire sur France 2 utilise des archives pour illustrer de façon didactique des épisodes historiques mystérieux. Les images d’archives nourrissent également les programmes d’information, en essayant d’apporter un regard différent sur l’actualité (on parle alors d’image-preuve). Bien qu’ils ne fassent pas toujours l’unanimité notamment auprès de certains historiens, documentaristes ou professionnels des archives, les nouveaux procédés de colorisation et de sonorisation d’archives utilisés dans des programmes documentaires historiques tels qu’Apocalypse (collection documentaire réalisée par Daniel Costelle et Isabelle Clarke, diffusée sur France 2) ou Paris, années folles (documentaire réalisé par Fabien Bézat, diffusé sur France 3 en décembre 2013) contribuent néanmoins à poser un nouveau regard sur certaines périodes de l’histoire et à attirer un plus large public, à des heures de grande écoute.

Les images du passé peuvent aussi divertir, dans les émissions qui jouent sur la nostalgie et l’autocélébration de la télévision (Les Enfants de la Télé, qui existe depuis 1994, sur France 2 puis sur TF1) ou être détournées dans des programmes « rétro » à visée éducative. Pensons à l’émission Message à caractère informatif  (sketches diffusés dans Nulle part ailleurs de Canal+, qui détournaient des dialogues de vieux films d’entreprises) ou, plus récemment, au magazine de vulgarisation sur l’économie Dr. CAC, diffusé sur France 5, qui utilise aussi le principe du détournement d’images d’archives ou de films oubliés pour proposer une leçon d’économie sur un ton humoristique (voir illustration ci-dessous). Les publicitaires surfent également sur la vague « vintage » en plaçant de plus en plus d’images d’archives dans leurs campagnes télévisuelles. C’est le cas, par exemple, de la campagne « Anti Rétro » de Citroën, reprenant à son compte des interviews de Marilyn Monroe et John Lennon.

 

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Le présentateur du magazine « Dr CAC » © France 5, Program 33.


Dans les musées, des artistes et vidéastes s’emparent des images d’archives pour interroger les spectateurs sur le sens des images et sur les notions de temps et de mémoire. Ainsi, l’exposition « Al Claro de Luna: Reminiscencias Sonoras », créée en 2013 par Señal Memoria – l’entité en charge de la conservation et de la valorisation des archives audiovisuelles de la radiotélévision publique de Colombie – présente des œuvres d’art créées par des artistes plasticiens à partir d’archives sonores de la phonothèque de la radio publique colombienne, dans le but de faire dialoguer les voix du passé avec celles du présent.

A Marseille, le MuCem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) propose depuis 2013 le cycle « Le Temps des archives » (voir illustration ci-dessous). Ces rencontres mensuelles, fruits d’un partenariat entre Ina Méditerranée [3] et France Culture, reviennent — au travers des débats et sur la base de documents d’archives choisis dans les fonds de l’Ina — sur des événements-clés de l’histoire, afin de mieux les comprendre.

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Page consacrée au cycle « Le temps des archives », sur le site Web du MuCem) : Pierre Sabbagh en régie pendant la diffusion du journal télévisé (1951) © MuCem, Ina, France Culture, 2013 [4].

 

Les nouveaux usages des archives audiovisuelles dans les secteurs éducatif et culturel

L’utilisation des images d’archives ne se limite pas au seul univers des médias, mais concerne aujourd’hui une multitude de secteurs, tels que la recherche, le secteur culturel et pédagogique, le tourisme et la communication. En effet, rien de plus simple aujourd’hui que d’avoir accès, via son Smartphone, à des images d'archives relatives au lieu où nous nous trouvons, de composer une « carte postale vidéo » en ligne ou encore de comparer grâce à des applications mobiles les avant/après d’un lieu à partir de photographies ou de films d’archives.

Les collectivités locales et les associations utilisent leur patrimoine audiovisuel  principalement pour mettre en valeur le territoire et attirer des visiteurs. La valorisation des contenus patrimoniaux s’effectue aussi bien au travers de banques d’images numériques que de dispositifs multimédias interactifs à base d’images d’archives, comme, par exemple, des modules chronologiques, des parcours thématiques ou des fresques hypermédias. L’Ina a ainsi développé en partenariat avec certaines régions de France des fresques régionales interactives — telle « L’Ouest en mémoire » (Régions Bretagne et Pays de la Loire, voir illustration ci-dessous) — qui retracent en ligne l’histoire récente de certaines régions françaises. Les documents d’archives sont éditorialisés en fonction de grands thèmes (art et culture, économie, sport...), de façon chronologique et assortis d’outils de géolocalisation. Les utilisateurs sont invités à naviguer dans ces parcours thématiques à la découverte des richesses de leurs régions [5].

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Page d’accueil du site l’Ouest en mémoire © Ina, Région Bretagne, Région Pays-de la Loire [6].

Penser le patrimoine non comme une ressource « figée » du passé, mais bien de façon dynamique au service d’une construction métropolitaine à venir, c’est l’ambition du projet patrimonial MétroPôle Images (voir illustration ci-dessous), initié en 2010 par la Région urbaine de Lyon (RUL) avec différents partenaires institutionnels et médias (Grand Lyon, Imaginove, Zodiak France, Ina...). Ce projet consiste à imaginer un dispositif de ressources d’archives audiovisuelles « inédites », composé notamment de films institutionnels sur la Région Rhône-Alpes et de rendre cette mémoire audiovisuelle du territoire accessible au plus grand nombre. Le dispositif, non finalisé à ce jour, souhaite proposer sur une plateforme Web des images pour le grand public et les chercheurs en sciences humaines. Il cible aussi les professionnels du tourisme et spécialistes du marketing territorial, en leur permettant d’enrichir des supports de visites guidées dans les musées, que ce soit un discours de médiation touristique ou la possibilité par exemple de revivre la transformation de certains quartiers de la ville de Lyon sur Smartphone. Le monde de l’enseignement supérieur est également concerné, avec comme objectif d’inciter les étudiants à créer de nouvelles œuvres audiovisuelles à partir des images d’archives.

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Maquette du projet « MétroPôle Images. Pour une mémoire partagée » © MétroPôle Images [7].

La mise en place de jeux ou de quizz autour d’images d’archives prend également de plus en plus d’ampleur, grâce au succès de réseaux sociaux comme Facebook et Twitter. Du quizz aux applications virales, le jeu permet à la fois de toucher un public nouveau, d’engager l’internaute et de « désacraliser » les contenus d’archives. Traiter les archives sous l’angle ludique implique souvent de détourner l’archive de son contexte et de sa valeur originelle. Mais l’approche différente qu’offre le jeu est aussi un moyen de toucher un public peu intéressé ou peu informé sur les archives. L’approche ludique peut permettre de revisiter une archive, de la voir sous un autre jour. Il tient aux organismes de mettre en place des dispositifs annexes permettant de poursuivre sa découverte, de recontextualiser l’archive, pour transformer la plaisir du jeu en intérêt patrimonial.

Bien que ce dispositif ne s’adresse pas spécifiquement aux archives audiovisuelles, il est intéressant ici de citer l’exemple du jeu « Le Mystère de la Cordelière » inventé en 2012 par les Archives départementales de l’Aube, dont l’objectif pour le joueur est de sauver un texte confisqué par les « archipages », des créatures friandes de documents d’archives. Plusieurs énigmes doivent être résolues, en fouillant les documents d’archives présentés. La résolution de l’ensemble des énigmes donne le droit de consulter le fameux texte volé (voir illustration ci-dessous).

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Le Mystère de la Cordelière – un jeu des Archives de l’Aube © Archives départementales de l’Aube [8].

Les vertus pédagogiques et éducatives des images d’archives sont depuis longtemps connues par les organisations patrimoniales, en plus des traditionnelles expositions et projections. Citons ici l’exemple du portail « Le Sénat junior », développé par le Sénat sur son site internet (voir illustration ci-dessous). L’objectif de ce portail est de favoriser, sous un angle ludique, l’apprentissage du système institutionnel français auprès des jeunes générations, à l’aide de documents d’archives. Une vingtaine de jeux et outils pédagogiques sont donc proposés en ligne, portant sur diverses thématiques (découverte de l’hémicycle, le Palais du Luxembourg en images, les sénateurs…). La « Machine à remonter le temps » permet aux utilisateurs de découvrir l’histoire du Sénat à travers différentes époques. Quelques photographies d’archives sont publiées, pour illustrer les biographies des présidents du Sénat.

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Jeu La Machine à remonter le temps, sur le portail du Sénat Junior © Sénat Junior 2014 [9].

 

 Des médias aux entreprises non-médias : une problématique d’image et de marque

Cet engouement pour les archives audiovisuelles concerne enfin les entreprises, soucieuses d’exploiter la richesse de leur patrimoine audiovisuel pour promouvoir leur marque, au-delà des traditionnels films institutionnels et publicitaires. La communication des fonds audiovisuels par les entreprises se fait encore majoritairement sur leurs sites institutionnels, au travers de différents outils (frises chronologiques illustrées, films institutionnels, Web TV...), mais aussi de plus en plus par le biais d’expositions thématiques ou, dans de plus rares cas, au travers de dispositifs multimédias à destination du grand public, notamment lors de dates anniversaires. C’est, par exemple, le cas d’Air France, avec son site événementiel immersif « 80 ans Air France. Le ciel passionnément », créé en 2013 à l’occasion de son 80e anniversaire (voir illustration ci-dessous) [10] . Le célèbre malletier Louis Vuitton a, quant à lui, mis en place un parcours virtuel sur son site institutionnel pour découvrir l’histoire de l’atelier d’Asnières.

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« 80 ans Air France », le site événementiel pour les 80 ans d’Air France : « Á l’origine, 1909-1932 » © Air France 2013.

De manière générale, les documents d’archives audiovisuels sont communiqués dans un cadre interne aux entreprises, via des médiathèques numériques multimédias, mais un nombre croissant d’entreprises mettent également à disposition une partie de leurs collections en ligne auprès du grand public. Dans certains secteurs où l’innovation est un élément de différenciation important, comme l’aéronautique, le luxe ou encore le textile, le patrimoine est souvent utilisé comme source précieuse d’inspiration pour l’innovation interne. Utilisées à bon escient, les images d’archives peuvent servir aux entreprises pour les aider à affiner leur positionnement et à mieux appréhender leur présent et leur avenir.

Enfin, beaucoup de grands groupes historiques utilisent les contenus patrimoniaux comme un outil de management pour sensibiliser les jeunes salariés et les nouveaux arrivants à l’histoire et aux valeurs de l’entreprise (notion de knowledge management). De nombreuses sociétés ont aussi initié des projets de collectes de témoignages oraux de collaborateurs, pour faciliter le transfert de connaissances et le passage de relais entre les « anciens » et les nouvelles générations. Le patrimoine constitue là un élément d’acculturation fort, au service de la cohésion sociale et de la culture interne de l’entreprise. Il permet aux salariés de renforcer leur sentiment d’appartenance à l’entreprise. En tant que trace du passé, le patrimoine peut également être utile pour comprendre et résoudre certains blocages institutionnels dans une organisation. Le dernier avantage de l’utilisation du patrimoine dans les organisations réside dans la rationalisation des coûts de production et de gestion de l’information. En effet, la réintégration des contenus patrimoniaux dans les bases de données numériques des entreprises permet à celles-ci de bénéficier de contenus déjà disponibles, qu’il n’est plus nécessaire de créer.

L’ECPAD (L’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), l’organisme français dépositaire du patrimoine audiovisuel et cinématographique de l’armée française  depuis 1915, propose quant à lui diverses actions pédagogiques, culturelles et scientifiques sur mesure, à destination des scolaires, universitaires et chercheurs, telles que des visites découvertes, des ateliers d’« analyse d’images », des formations ou encore des parcours pédagogiques en ligne pour les enseignants [11].

 

Comment les usages traditionnels des archives sont transformés par les outils de publication numériques

 

 Les archives en ligne : nouveaux modes de mise à disposition, d’éditorialisation et d’écriture

Le passage du hors ligne (offline) au en ligne (online) a permis l’arrivée de nouveaux modes de mise à disposition des archives, d’éditorialisation et d’écriture autour des archives. Sur le Web, les institutions patrimoniales et les acteurs médias continuent de parier sur une large mise à disposition de leurs collections, et ce auprès de publics de plus en plus divers (grand public, professionnels, scolaires, chercheurs...). Des initiatives publiques ou privées telles que Gallica (la bibliothèque en ligne de la Bibliothèque nationale de France), Wikimédia (Association à but non lucratif pour le partage des connaissances via des contenus numérisés) ou, plus récemment, Google Art Project — avec la mise à disposition gratuite des archives de Nelson Mandela — se multiplient, rendant ainsi le patrimoine audiovisuel accessible au plus grand nombre.

Le projet « Internet Archive » s’inscrit dans cette mouvance de démocratisation et d’universalisation du savoir. Fondée en 1996 à San Francisco, cette bibliothèque numérique pionnière dans l’archivage du Web (398 milliards de pages Web archivées à ce jour) accueille différents types de contenus d’archives : logiciels, vidéos, livres... accessibles gratuitement en ligne. Parmi ses projets phares se distingue notamment « September 11th Television Archive », site mettant à disposition des chercheurs et du grand public les segments télévisés des grandes chaînes américaines et anglaises pendant l’attaque du 11 septembre 2001 et les jours suivants. Les plateformes de partage telles que Flickr, YouTube, Pinterest ou Vine présentent également de nouvelles opportunités pour les particuliers, mais aussi pour les professionnels, de conserver et de mettre en avant leurs collections.

Dans le champ scientifique, et à une échelle moindre, les AAR (Archives audiovisuelles de la recherche) ont lancé depuis plusieurs années un vaste projet de recherche intitulé ASA-SHS (Atelier de sémiotique audiovisuel pour les sciences humaines et sociales) [12], en vue de développer de nouveaux cadres de description, d’indexation et d’annotation de corpus audiovisuels pour les enseignants, les chercheurs en sciences humaines et sociales et le grand public. Le fonds audiovisuel des AAR, libre d'accès, réunit aujourd’hui près de 6 000 heures de vidéos tournées dans le monde entier et documentant les grands enjeux et interrogations dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales. Les vidéos sont thématisées sous la forme de dossiers hypermédias et accessibles en fichiers mp4 sur différents supports (ordinateurs, Smartphones et tablettes).

 

 Nouveaux modes d’éditorialisation et d’interactivité autour des archives

Aujourd’hui, les détenteurs d’archives vont plus loin que la simple mise à disposition de leurs fonds et utilisent les nouvelles technologies de publication issues du numérique pour développer de nouveaux modes d’écriture et d’interactivité à partir de leurs images, comme les web-documentaires, les programmes courts ou bien les remix d’archives.

Citons par exemple le web-documentaire 1914, Dernières nouvelles (Arte / Les Films d’Ici, voir illustration ci-dessous), lancé en 2014 dans le cadre de la célébration du Centenaire de la première guerre mondiale, et qui propose aux internautes de s’immerger de façon interactive dans l’actualité des mois qui ont précédé le conflit, à travers des photographies, des vidéos et des articles de presse de l’époque.

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Capture du site « 1914 Dernières nouvelles » © Arte, Les Films d’Ici, 2014 [13].

 

La relation avec l’usager transformée par le nouvel environnement numérique collaboratif

 

Les nouvelles plateformes numériques et les usages qui leurs sont liés ont multiplié les projets dits de crowdsourcing et les échanges collaboratifs entre les organismes patrimoniaux et leurs publics.  Ces projets bouleversent aujourd’hui ces relations avec les usagers.

 

 L’usager en tant qu’expert

La posture « d’expert » des professionnels des archives n’est plus exclusive. Elle est désormais partagée avec les particuliers passionnés et parfois avec le grand public, qui détient certains savoirs spécifiques. Cette collaboration avec les usagers amateurs a toujours existé grâce aux bénévoles ; mais les outils du Web permettent aujourd’hui de réaliser ces projets collaboratifs à très grande échelle et d’optimiser (en augmentant ses chances) les retours des contributeurs.

-          L’aide à l’identification

Á titre d’exemple, les sollicitations les plus communes lancées par les organismes patrimoniaux sur le Web sont les demandes d’identification ou d’aide à la localisation d’un document ou d’une collection. « Qui est sur cette photographie ? »,  « Savez-vous situer cette prise de vues ? » sont les questions les plus fréquemment posées.

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Exemple de sollicitation sur le site « Mémoire. Les images d’archives en Région Centre » © Ciclic, Agence régionale du Centre pour le livre, l'image et la culture numérique [14].


Ces sollicitations sont de plus en plus relayées sur les réseaux sociaux, et notamment sur Twitter et Facebook. Les réseaux sociaux ont l’avantage d’être par essence des plateformes d’échanges, sur lesquelles les internautes sont déjà prédisposés à dialoguer. De plus, il est plus facile de poser une question à ses abonnés sur les réseaux sociaux (en « push », qui apparaîtra sur sa timeline) plutôt que d’attendre leur visite sur son site.

Les archives départementales de la Manche ont lancé un dispositif sur Facebook (voir les deux illustrations ci-dessous). Ils conversent avec leurs fans pour localiser certaines photographies. Pour valider ou invalider une proposition d’un internaute, l’établissement poste une autre photographie du lieu proposé et pointe les différences ou les similarités ; une façon originale d’échanger avec leurs fans tout en valorisant leurs archives et en faisant avancer l’enquête.

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Une demande d’aide à la localisation de photographies sur la page Facebook
des Archives départementales de la Manche
© Archives départementales de la Manche [15].

 

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Des échanges entre les Archives départementales de la Manche
et leurs abonnés autour d’une identification - page Facebook
© Archives départementales de la Manche [16].


Les Archives de la télévision nationale irlandaise (RTE) ont choisi de relayer leurs appels à identification via Twitter (voir illustration ci-dessous). Á raison d’environ une demande par semaine, ce dispositif s’est avéré efficace, la plupart des énigmes ayant été résolues. Certains appels suscitent des échanges entre RTE, ses partenaires et ses abonnés (qui sollicitent leurs réseaux pour mieux mener l’enquête).

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Une demande d’aide à l’identification d’une personne
relayée sur la plateforme Twitter de RTE Archives
© RTE Archives [17].


Certains organismes ont lancé des appels à reconnaissance de personnes sur leurs sites dans un objectif plus mémoriel, pour raviver le débat entre générations, ou solliciter des témoins âgés.

« Remember Me? » est une opération lancée par le Musée de l’holocauste des États-Unis (United States Holocaust Memorial Museum), dans le but d’identifier les enfants apparaissant sur les clichés pris par les associations humanitaires, après la seconde guerre mondiale (voir illustration ci-dessous). Outre l’identification des personnes photographiées, le projet vise à faire connaître l’histoire de ces enfants orphelins qui ont été déplacés pendant la guerre et après. Ce projet, guidé par un impératif de temps, souhaitait également donner une chance à ces enfants de renouer des liens avec d’éventuels membres éloignés de leur famille. En mettant en place une plateforme Web efficace et une communication axée sur des réseaux en ligne ciblés, le projet, initié en 2011, a su tirer profit des opportunités qu’offre le Web. 

 

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« Remember me? Displace Children of Holocaust » © USHMM (États-Unis) [18].


-          Le contributeur collaborateur

Les nouvelles plateformes permettent également aux contributeurs d’aller plus loin en participant, par exemple, à l’effort d’écriture ou de réécritures de descriptions rattachées à des documents. Le projet « PhotosNormandie » repose sur la mise en ligne sur la plateforme Flickr de plus de 3 000 photos de la bataille de Normandie issues des Archives nationales des États-Unis (National Archives and Records Administration / Nara), des Archives nationales canadiennes (Bibliothèque et Archives Canada) et de la Bibliothèque de Cherbourg (voir illustration ci-dessous). L’objectif de ce projet est d’améliorer les descriptions souvent très succinctes, voire inexistantes, des photos disponibles en ligne et de relier les contenus à d’autres bases accessibles en ligne. Il est mené par une équipe indépendante de toute institution. Le travail de redocumentarisation est réalisé par les internautes.

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Le projet de galerie « PhotosNormandie » sur Flickr © PhotosNormandie  [19].


Le crowdsourcing vise souvent des passionnés - « experts » prêts à apporter un savoir plus scientifique sur un sujet précis. Que ce soit via un site dédié ou un wiki, les organismes patrimoniaux mettent ainsi parfois en place des plateformes d’échanges plus « scientifiques » avec leurs usagers les plus avertis.

Les Archives de la Vendée ont créé un « L@boratoire des internautes » (voir illustration ci-dessous). Son objectif est de recréer en ligne les échanges que pratiquent chercheurs, experts et professionnels dans les salles de consultation. Les contributeurs peuvent rédiger des billets, les commenter, réagir aux questions posées par les Archives (incompréhension du contexte d’un objet ou document, termes énigmatiques inscrits sur des documents…). Le « L@boratoire » augmente ainsi l’intérêt des archives auprès des lecteurs-internautes les plus engagés, et favorise le partage des connaissances avec les archivistes.

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L@boratoire des internautes © Les Archives de la Vendée [20].


Les Archives de la Vendée co-construisent également avec des bénévoles une base collaborative de noms : « Noms de Vendée » (voir illustration ci-dessous). Son logiciel support, initialement porté par un groupe de passionnés, a été donné aux Archives de la Vendée pour assurer une pérennité et plus d’ampleur à la base. Aujourd’hui, la base est co-administrée par Les Archives de la Vendée et ce groupe de bénévoles. « Nous avons voulu pousser au plus loin la logique de collaboration : les bénévoles ne sont pas que des fournisseurs de données, car même l’administration intellectuelle et technique de la base est collaborative », explique Thierry Heckmann, directeur des Archives de la Vendée [21].

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« Noms de Vendée » (France) © Archives de la Vendée [22].


Cette intégration des amateurs dans la constitution des bases n’est pas sans conséquence sur la façon dont les professionnels abordent les nouvelles plateformes d’échange et sur leur capacité à accepter ces stratégies collaboratives. S’ils sont enrichissants, utiles, innovants et parfois nécessaires, les projets collaboratifs peuvent être également déstabilisants pour un organisme. Ils sont l’engagement d’une relation nouvelle avec les usagers, où l’organisme accepte de lâcher prise, de faire confiance à des non-professionnels et de leur ouvrir ses portes et ses contenus.

-          L’usager en tant que producteur de contenus 

Les usagers peuvent aussi être sollicités pour soutenir le travail des professionnels en donnant de leur temps sur des tâches simples mais chronophages. Ces projets de crowdsourcing participent à la tendance actuelle de rapprocher usagers et professionnels, en promouvant la même envie d’accomplissement d’une mission. Les formes les plus populaires de crowdsourcing dans le domaine des archives sont la transcription et le tagging collaboratifs. La transcription (le dictionnaire Larousse dit « reproduire un mot, un texte, à l’aide d’un système d’écriture différent », en l’occurrence ici passer de l’écriture manuscrite à l’écriture numérique) concerne principalement les documents écrits. Le tagging – ou identification de mots clés – s’adapte quant à lui à tous les supports : documentation écrite, images fixes ou images animées.

Les projets de tagging collaboratif répondent à de nouveaux besoins créés par l’essor du numérique. L’accessibilité des contenus en ligne est devenue une priorité pour de nombreux organismes patrimoniaux, or, le Web demande un niveau de granularité de l’indexation élevé. Pour que les contenus numérisés soient accessibles et remontent correctement dans les moteurs de recherche,  l’indexation doit être à la fois précise et abondante. Sans indexation et sans métadonnées approfondies, les contenus n’ont pas de valeur d’usage et ne sont ni consultables, ni exploitables. Mais cette tâche prend du temps, et faire appel au public pour créer ou compléter l’indexation est un moyen d’accélérer la mise en ligne.

Le tagging s’inscrit, de plus, totalement dans les nouveaux usages liés au Web. En effet, le tagging des amis sur Facebook, des vidéos sur YouTube, des photographies sur Flickr ou les hashtags [23] sur Twitter sont tout autant de façons de pratiquer la « folksonomie » [24].

Pour faciliter le tagging, certains organismes ont mis en place des systèmes de correction de tags générés automatiquement.  BBC Service Radio Archive propose un service hybride, dans lequel le contributeur vérifie les tags créés automatiquement et peut en générer de nouveaux.

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Exemple de correction de tags automatiques - Prototype de BBC Service Radio Archive (Royaume-Uni) © BBC Service Radio Archive [25].
 

La mise en place de projets d’indexation collaborative vise également à éliminer ou réduire l’écart sémantique entre le vocabulaire des professionnels et celui des visiteurs « lambda », pour être au plus près des besoins des usagers. Différents niveaux de tagging peuvent également être appliqués, en fonction de l’expertise du contributeur.

Pour le projet « Your Paintings Tagger» (voir illustration ci-dessous), initiative de la Public Catalogue Foundation, de la BBC et de musées britanniques, c’est lors de l’inscription qu’il est demandé au contributeur s’il a des compétences particulières en histoire de l’art. Si oui, le contributeur est invité à participer à un travail de tagging plus spécialisé (tag du mouvement artistique associé à une œuvre, etc.).

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Exemple de l’interface de tag de « Your Painting Tagger » (Royaume-Uni) © Public Catalogue Foundation, BBC, Arts Council [26].


Cette expérience de tagging peut aussi être déclinée en jeu pour motiver les contributeurs. En 2009, l’Institut néerlandais pour l’image et le son (Beeld En Geluid) a souhaité tester cette « gamification » en mettant en place dans le cadre d’un projet de recherche un jeu d’annotation vidéo appelé « Waisda? » (Voir illustration ci-dessous). Des extraits d’émissions de télévision étaient présentés aux joueurs qui devaient proposer des tags adaptés à ce qu’ils voyaient. Chaque jeu fonctionnait en duo : les joueurs remportaient des points lorsque leurs tags correspondaient avec ceux de leur adversaire.

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Interface de « Waisda? », jeu d’annotation vidéo (Pays-Bas / UE) © Beeld En Geluid (Institut néerlandais pour l’image et le son) [27].


 

 Nouvelles formes de collaboration et de valorisation autour des fonds patrimoniaux

L’arrivée du Web a également modifié les dispositifs de collecte mis en place par les organismes patrimoniaux, notamment les cinémathèques, pour accueillir et surtout valoriser des fonds privés. De nombreux sites Web de collecte de souvenirs ou de documents d’archives issus de particuliers font ainsi surface à l’occasion d’anniversaires ou dans le cadre de projets mémoriaux. Ces plateformes Web, si elles sont souvent aussi accompagnées de campagnes de collecte hors ligne, ont l’avantage de toucher un public plus large et de permettre une valorisation quasi immédiate et accessible par tous des contenus collectés.

Les projets « Europeana 1914-1918 » et « Europeana 1989 » (voir illustration ci-dessous)sont des exemples intéressants. Ils ont pour but de recueillir et de valoriser auprès du public européen des histoires et des documents de toutes provenances en lien avec la première guerre mondiale et la chute du mur de Berlin. Le dispositif s’articule entre des collectes physiques et un recueil en ligne d’objets et d’histoires.

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Interface d’accueil du projet « Europeana 1989 » © Union européenne[28].


De même, le gouvernement de Singapour, en partenariat avec de nombreux acteurs locaux, a lancé en 2011 le « Singapore Memory Project » (SMP). Ce projet de collecte — mené à l’occasion du 50e anniversaire de l’indépendance de Singapour — a pour objectif de constituer une collection nationale de souvenirs et de moments importants des acteurs de la ville (habitants, organisations, associations, entreprises, institutions…) et de les rendre accessible au plus grand nombre afin de construire pour les générations futures une base représentative du chemin parcouru par leur nation.

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Interface de « Singapore Memory » (Singapour) © Singapore Memory Project (SMP), National Library Board, Singapore [29].


Toutes ces nouvelles formes de collaboration et de valorisation autour des fonds audiovisuels et photographiques mises en place par les organismes patrimoniaux ne cessent de se renouveler. L’évolution permanente des comportements liés au Web et aux réseaux sociaux, l’apparition de nouvelles plateformes d’échanges, l’explosion du trafic sur les sites vidéo et l’arrivée de nouveaux supports de consultation offrent chaque jour de nouvelles possibilités d’exploitation des archives. Les organismes patrimoniaux et les détenteurs de fonds doivent toujours plus s’intéresser à ces nouvelles pratiques pour être au plus près des attentes de leurs publics, tout en étendant leur notoriété auprès de nouveaux publics jusqu’alors peu familiers avec les documents d’archives.

 

Marion Dupeyrat, chargée d’études, Ina EXPERT,

Clément Malherbe, chef de projet, Ina EXPERT, Mars 2014



[1] Que certains traduisent par « approvisionnement par la foule » ou « externalisation ouverte » pour caractériser l’utilisation en sous-traitance des connaissances et du savoir-faire d’un grand nombre de personnes.

[2] Le Fond de l’air est rouge, film en deux parties réalisé par Chris Marker, 1 - Les Mains fragiles, 2 – Les Mains coupées, Iskra,  Ina, Dovidis, 1977.

[3] Basée à Marseille, la délégation Ina Méditerranée est l’antenne locale de l’Ina pour les régions Corse et Provence-Alpes-Côtes d'Azur, en charge de la collecte et de la valorisation des fonds régionaux.

[4] Pierre Sabbagh en régie pendant la diffusion du journal télévisé (1951), Le Temps des archives - 2013, MuCEM, Ina, France Culture, 2003.

[5] Pour découvrir les différentes fresques interactives éditées par l’Ina, voir Jalons pour l’histoire du temps présent.

[6] Voir L’Ouest en mémoire. Fresque chronologique, Ina, Région Bretagne, Région Pays de la Loire.

[7] Voir Page d’accueil de la version beta du site MétroPôle Images. Pour une mémoire audiovisuelle partagée, 2012.

[8] Voir Page d’accueil du jeu Les Mystères de la Cordelière, un jeu des Archives départementales de l’Aube.

[9] Voir le jeu « La Machine à remonter le temps. Voyage à travers les époques ! » sur le portail du Sénat Junior, 2014.

[10] Voir 80ans.airfrance.com, Air France, 2013.

[11] Voir le site L’ECPAD, Ministère de la Défense.

[13] Voir le site consacrée au web-documentaire 1914, Dernières nouvelles sur le site d’Arte TV, 2014.

[15] Voir la page Facebook des Archives départementales de la Manche, Facebook, Archives départementales de la Manche.

[16] Voir sur la page Facebook des Archives départementales de la Manche des échanges entre les Archives et leurs abonnés autour d’une identification.

[17] Voir la plateforme Twitter de RTE Archives.

[18] Voir page d’accueil de « Remember me? », USHMM.

[19] Voir projet « Galerie de PhotosNormandie » sur Flickr.

[22] Voir « Noms de Vendée », Archives départementales de la Vendée.

[23] Le hashtag (ou mot-dièse) est « un marqueur de métadonnées couramment utilisé sur Internet où il permet de marquer un contenu avec un mot-clé plus ou moins partagé », Wikipedia.

[24] Une folksonomie « (ou indexation personnelle) est un système de classification collaborative décentralisée spontanée, basé sur une indexation effectuée par des non-spécialistes », Wikipedia.

[25] Prototype de BBC Service Radio Archive Word Service : “World Service Radio Archive Prototype”, BBC Service radio Archive.

[26] Voir Interface de tag de « Your Paintings Tagger », Public Catalogue Foundation, BBC, Arts Council.

[27] Voir Interface de « Waisda? », jeu d’annotation vidéo, Institut néerlandais pour l’image et le son (Beeld En Geluid).

[28] Interface d’accueil du projet « Europeana 1989 », Union européenne.

[29] Interface de « Singapore Memory », Singapore Memory Project, National Library Board.