Faire de la recherche sur les médias : nouveaux usages, nouveaux enjeux, nouveaux objets

Par Jean-Michel Rodes, directeur délégué aux Collections de l’Ina

originalJean-Michel Rodes est directeur délégué aux Collections à l'Ina (Institut national de l'audiovisuel). Il a publié, entre autres : « Pour répondre à de nouveaux usages », in Dossiers de l’audiovisuel numéro 54, « Le dépôt légal de la radio et de la télévision », qu’il a coordonné avec Francis Denel et Geneviève Piejut (Ina, Documentation française, mars-avril 1994) ; « L’affaire Francey » in 1967 au petit écran, dirigé par Myriam Tsikounas et Évelyne Cohen (Ina Éditions, PUR, 2014) ; « Deux affaires Francey. Le juge et le scénariste », in Figures de femmes criminelles, dirigé par Myriam Tsikounas et al. (Publications de la Sorbonne, avril 2010) ;« Une richesse à découvrir : les fonds complémentaires des collections du dépôt légal de la radio télévision », in Le Temps des médias numéro 9 (automne 2007, p.247-262) ;« Les lieux de l’image et du son », Questions à Éric Le Roy et Jean-Michel Rodes par Philippe Artières, in Sociétés et représentations numéro 19 (avril 2005) ; « La mémoire de la société de l’information », en collaboration avec Geneviève Piéjut et Emmanuelle Plas (Unesco, 2003, 103 p.).

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La création du dépôt légal de la radio et de la télévision, confié à l’Ina en 1992, a permis que se développe, en France, une nouvelle approche de la recherche en sciences humaines et sociales sur les médias audiovisuels, extrêmement féconde comme en témoignent les exemples exposés dans cet article. La mise à disposition de sources au travers d’outils dédiés a élargi les champs des investigations et suscité la création de nouvelles méthodologies. Parallèlement, de nouveaux terrains d’enquêtes ont été explorés et de nouveaux points de vue heuristiques ont vu le jour. On verra, au travers des différents champs de recherche présentés ici par le responsable des Collections de l’Ina, Jean-Michel Rodes, la multiplicité des objets d’étude auxquels ces médias continuent à donner lieu. Cet accès aux archives télévisuelles et radiophoniques va continuer de s’étendre géographiquement grâce au développement d’une nouvelle plateforme de consultation élaborée par L’Ina THÈQUE et par l’accès à ces collections, dans des lieux dédiés, dans de grandes bibliothèques à vocation régionale.

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La création d’un dépôt légal de la radio et de la télévision en 1992, et plus encore l’ouverture, finalisée en 1998, d’un centre de consultation de ce dépôt légal et, au-delà, de l’ensemble des collections conservées par l’Institut national de l’audiovisuel (Ina) au sein de la Bibliothèque François Mitterrand (Bibliothèque nationale de France, Bnf) a radicalement changé la donne et renouvelé l’approche des médias audiovisuels pour les chercheurs en sciences humaines.

Outre la mise à disposition très large des sources, cette ouverture s’est en effet accompagnée de dispositifs spécifiquement conçus pour de telles recherches, tant au niveau des interfaces documentaires que d’outils conçus pour l’analyse de l’image et du son, leur annotation, la conservation des analyses dans un dossier chercheur et la possibilité de générer des séries statistiques sur de grandes masses de données documentaires, y compris en ouvrant au chercheur la possibilité de générer sa propre indexation en utilisant ses taxinomies.

Ces dispositifs sont nés d’un dialogue de longue durée entre les chercheurs et les archivistes/documentalistes de l’Ina au sein de ce que l’on a appelé des Ateliers méthodologiques [1].

En parallèle se multipliaient les séminaires, colloques, manifestations, publications soutenues par l’Ina afin de créer un effet d’entraînement démultiplicateur dans l’ordre de la pensée sur les médias. Au sein des ces activités il faut souligner l’intérêt du Prix de l’Inathèque dont le jury, composé de chercheurs et de professionnels des médias, chaque année récompense par un prix de la recherche un travail de thèse et par un prix d’encouragement un travail de niveau master. L’essentiel des travaux universitaires sur les médias audiovisuels, et même au-delà, parvient donc tous les ans à l’Ina et constitue ce Prix en un lieu privilégié d’observation des grandes tendances de la recherche, en termes de thématique comme en terme de méthodologie et, ce, en traversant l’ensemble des disciplines.

Depuis les années 2000, les recherches sur les médias s’étaient alignées selon une axiomatique éprouvée : analyse interne à tendance sémiologique et infocom, souvent axée sur « la représentation de » (la femme, l’immigré, un pays, une histoire, le climat, le sida…) ; analyse externe, plutôt, du côté de la sociologie et de la science politique, utilisant les analyses quantitatives sur les programmes, l’analyse de la littérature existante, notamment anglo-saxonne ; et les focus group ou entretiens individuels.

Á côté de ces usages qui se prolongent, sans doute aussi parce que le travail du chercheur isolé montre ses limites face à l’explosion des datas, on a vu apparaître d’autres méthodes, novatrices, prenant des chemins de traverse et adoptant des approches obliques pour faire parler le message audiovisuel, pour sonder le grand silence de la réception, ou pour extraire du sens depuis ces grandes masses de données collectées aujourd’hui, véritable révolution de la quantité pour l’archive.

On parle beaucoup depuis 2013 des big data [2]. Cette notion valise est portée par deux grandes vagues essentiellement commerciales : le stockage en cloud [3] des contenus numériques, le ciblage des consommateurs en exploitant les traces de leurs parcours sur la Toile. On a vu récemment que se rajoutait, plus à la marge, des intentions politiques de surveillance du côté de la NSA (National Security Agency) américaine et, vraisemblablement, de nombreuses autres autorités politiques de par le monde.

Les moyens de la recherche en sciences humaines et sociales sont infiniment plus modestes ; cependant à partir du moment où de vastes ensembles de données deviennent accessibles, des initiatives se manifestent pour en construire de nouvelles heuristiques, ou pour simplement les rassembler en préalable à l’élaboration de projets, comme en témoignent les quelques exemples développés ici.

 

Nouveaux terrains d’enquête

 

 Les « avatars » d’Éric Macé

Au milieu des années 2000, le sociologue Éric Macé [4] a développé une approche très innovante de la sociologie des médias. La sociologie, nativement, prend l’homme dans sa dimension sociale comme objet d’enquête – les groupes humains, les classes sociales — et lui applique des méthodes d’enquête : production de statistiques ou analyse de statistiques produites par ailleurs (cf. Émile Durkheim et le suicide), séries d’entretiens plus ou moins directifs (cf. Pierre Bourdieu et la misère du monde), les focus group, l’immersion dans un terrain donné.

Éric Macé cherche à mesurer les discriminations (sociales, de genre, raciales, etc.) dans le récit télévisuel. L’affaire n’est pas simple puisque l’on manque d’une référence externe du côté de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) ou de l’Ined (Institut national des études démographiques), les statistiques raciales ou ethniques étant prohibées en France (cf. sur ce point les controverses très vives au sein de l’Ined entre Hervé Le Bras et Michèle Tribalat ou Patrick Simon). 

Pour contourner la question, Éric Macé développe le principe que le contenu télévisuel, dans son flot continu, est en soi un terrain sociologique, même si on n’a plus affaire à des humains en tant que tels mais à des « avatars », notion qu’il développe à une époque où les jeux de rôle en ligne se répandent (Second life, World of Warcraft, etc.).

Il va donc analyser le flux télévisuel sur les sept chaînes historiques, en continu, sur une journée complète de diffusion, sans aucune discrimination de genre télévisuel, puisqu’il agrège au sein des mêmes résultats statistiques des séries américaines, des journaux télévisés, des variétés, du sport, des publicités, des bandes-annonces,

L’enquête va connaître ensuite des prolongements au-delà de son laboratoire, le Cadis (Centre d'analyse et d'intervention sociologiques) de l’Ehess (École des hautes études en sciences sociales) et du Cnrs (Centre national de la recherche scientifique), puisqu’elle va servir dès 2007 de modèle d’analyse au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) pour la construction d’un baromètre annuel de la diversité à la télévision, qui sera créé en 2009 [5]. Sous l’impulsion de Rachid Arhab, alors conseiller du CSA en charge de ce programme, le pilotage d’une enquête prototype va être confié à Éric Macé. L’enquête, menée selon deux vagues annuelles, sera ensuite confiée, une fois mise au point, aux instituts de sondage qui conduiront ces analyses des programmes en élargissant le périmètre à l’ensemble des chaînes de la TNT (Télévision numérique terrestre) et sur trois semaines [6].

Le CSA vient de publier (23 janvier 2014) la septième vague de son baromètre de la diversité, lancé en 2009, sur 1 450 heures de programmes des 16 chaînes gratuites de la TNT, recensant 44 000 personnages indexés à l’écran. L’enquête, menée actuellement par TNS Sofres, se déroule deux fois par an dans le centre de consultation de l’Ina THĖQUE situé à la Bibliothèque François Mitterrand [7].

 Les forums de Nathalie Nadaud Albertini

Après dix ans de téléréalité, après les polémiques initiales autour de Loft Story, et les travaux de François Jost sur la téléréalité, une jeune chercheuse de l’Ehess reprend la téléréalité comme objet de recherche [8].

Dix ans après, l’analyse peut se mener de façon dépassionnée, plus sage, et distinguer des sous-genres au sein de la téléréalité, des classifications entre bonne et mauvaise téléréalité, des évolutions au long de la période, envisager une étude plus poussée de la circulation des « concepts d’émission » dans le monde. Parmi de nombreuses approches heuristiques, plus classiques, Nathalie Nadaud Albertini en a développé une plus originale consistant à prendre comme terrain d’enquête les forums propres aux émissions sur Internet.

Utiliser Internet ne serait pas en soi original s’il ne s’agissait que d’une consommation passive des échanges et débats animant les sites et forums de fans. L’intérêt dans l’approche a, au contraire, été de prendre ces forums comme des terrains d’enquête sociologique et de s’y comporter en sociologue rejoignant son terrain d’enquête dans le monde du travail ou en grande banlieue, par exemple.

Nathalie Nadaud Albertini va commencer par s’introduire comme membre actif sur un forum et se présenter en chercheur qui veut s’entretenir ou interagir à travers la médiation du Web. Il faut apprivoiser, tant les échanges sur le Web, anonymes, recèlent de « trolls » (perturbateurs) et de fausses pistes. Mais les contacts finissent par se nouer, et peuvent se prolonger, au-delà, par courriel, voire en contact direct [9].

 La tour HLM de Vincent Goulet

Vincent Goulet [10] s’inscrit dans les prolongements de « la culture du pauvre » de Richard Hoggart, et dans les développements qui ont suivi au sein des cultural studies et des études de réception.

Ces études ont montré que le récepteur n’est pas une pâte molle recevant passivement une culture et une idéologie diffusant d’en haut, que la communication n’est pas non plus seulement un two step flow [Théorie de la communication « à double étage »], (voir Elihu Katz, Paul Lazarsfeld) [11], trop schématique mais une opération complexe de négociation au niveau de chaque individu entre sa culture, sa personnalité, son environnement, son histoire, son éducation, ses croyances et opinions et le message reçu (Katz restitue, en 1992, une comparaison internationale sur la réception dans différents pays de la série Dallas). Toute réception fait donc l’objet d’une appropriation et d’une activité critique.

Vincent Goulet, pour mener à bien sa thèse de sociologie, s’installe et vit pendant trois ans dans une tour HLM de la région bordelaise afin de recueillir et analyser les réactions des habitants de la tour aux informations télévisées. Là encore, il faut du temps pour que les habitants connaissent, acceptent, intègrent le sociologue comme un voisin, un alter ego. L’investissement personnel du chercheur est lourd.

Vincent Goulet soutient une thèse en sociologie mais son travail s’assimile plus à une anthropologie de la réception des médias empruntant, à l’ethnologie son mode d’approche du terrain et son ex-territorialisation du chercheur [12].

 L’écriture de « Plus belle la vie » de Muriel Mille

Comme Vincent Goulet, Murielle Mille va s’immerger pendant presqu’un an dans un autre monde. Elle travaille sur la sociologie des professions de l’audiovisuel et poursuit une thèse à l’Ehess [13].

Son terrain : la production de Plus belle la vie, série télévisuelle plébiscitée par les téléspectateurs sur France 3 depuis 2004. Pour suivre le processus de production, elle va multiplier les contrats de stagiaire et réussir à s’infiltrer presque à chaque étape de la production du feuilleton.

Le plus novateur dans la démarche de Muriel Mille sera de s’intéresser principalement à la phase d’écriture du feuilleton, plutôt qu’à la phase de production ou de négociation entre le producteur et le diffuseur, plutôt qu’à la phase de réalisation. Muriel Mille va mener une existence parallèle pendant plusieurs mois au sein de ses ateliers d’écriture.

Contrairement au monde du cinéma français ou du téléfilm, encore très attachés à l’image charismatique du réalisateur/auteur, Plus belle la vie est un feuilleton quotidien, qui doit être produit avec un rythme soutenu ne permettant pas l’échec et qui est en revanche assez pauvre au moment de la réalisation. Le plus intéressant dans le processus réside dans cette organisation qui doit produire du scénario et des dialogues en flux continu pour nourrir le tournage et la diffusion, se rapprochant de modes d’organisation plus traditionnels outre-Atlantique autour du show runner (auteur-producteur/ organisateur).

L’organisation du travail est donc très industrielle – alors que beaucoup de jeunes scénaristes de la série, sortant de la Femis [14] s’imaginaient un autre avenir –, choix d’une trame avec des arcs narratifs plus ou moins longs (le jour, la semaine, la saison) et parallèles, travail de l’atelier séquenceurs, travail de l’atelier dialoguistes. Le travail est sérialisé, avec des responsables pour chaque atelier et des réunions très fréquentes de coordination et d’ajustement.

Progressivement, Muriel Mille sera adoptée par les équipes, y compris par un producteur un peu abrupt, et pourra en suivre les différentes étapes. Seules quelques réunions lui seront interdites, les responsables ayant très peur de voir fuir des informations sur la série avant la diffusion de l’épisode.

 

La révolution des données : la quantité, le rassemblement d’équipes pluridisciplinaires

 

1967 au petit écran, une semaine ordinaire de télévision

De fin 2007 à juin 2010, un séminaire conjoint des universités Paris 1 et Paris 7, à l’initiative d’Evelyne Cohen et Myriam Tsikounas et avec le soutien de l’Ina, a essayé de reconstituer la diffusion d’une semaine de télévision en 1967 [15].

Le séminaire a donc duré plus de trois ans et a fait appel à de très nombreuses contributions, de doctorants, de chercheurs, de professionnels de la télévision, en multipliant les angles d’approche pour essayer de rassembler tout le savoir disponible autour de cette semaine ordinaire de télévision. Vingt-deux contributeurs directs au total, sans compter les participants aux discussions.

La question posée met en question et travaille la complémentarité des archives — archives audiovisuelles, presse écrite, Archives nationales ou départementales, fonds privés, témoignages — et la variation des angles d’approche : production des émissions, fabrication, diffusion, réception, grille de programme, genres, transmédialité...

Même sur un objet qui paraît relativement limité, très vite la construction d’un groupe apparaît nécessaire face à la masse d’archives à dépouiller et à la multiplicité des compétences nécessaires. Apparaît également nécessaire le rassemblement d’une intelligence collective autour d’un sujet aux multiples facettes.

 Matrice, un projet pour appréhender la mémoire sociale dans son évolution

Les sommes dégagées pour les Investissements d’avenir [16], appelés au début Grand Emprunt, ont engendré une mobilisation importante dans l’université pour construire des projets candidats : selon trois axes, les Initiatives d’excellence (Idex), les laboratoires d’excellence (Labex) et les Équipements d’excellence (Équipex).

Matrice est un Équipex, piloté par Denis Peschanski à l’université Paris 1, agrégeant une série de laboratoires et centres de recherche. L’idée principale de Matrice est de construire des instruments rassemblés au sein d’un équipement permettant d’appréhender la mémoire sociale dans son évolution. Plusieurs disciplines scientifiques sont convoquées autour de l’Histoire : lexicométrie, génie linguistique (notamment transcription de la parole), neuro-sciences, psychologie, muséologie… et différentes technologies (capteurs de parcours dans les musées, imagerie scientifique…).

Il s’agit bien de rassembler un équipement pluridisciplinaire avec un corpus central, ou plutôt deux :

-     la mémoire de la shoah,

-     la mémoire du 11 septembre 2001 à New York.

Le projet comporte en effet une dimension internationale par son association avec le Mémorial du 11/9 et la New York University, et une dimension muséale puisque le Mémorial de Caen y est fortement associé.

L’un des cœurs du projet est un corpus de sons et d’images rassemblé par l’Ina. Ce corpus donne lieu à deux développements : d’une part, sa transcription intégrale par le Limsi (Laboratoire d'informatique pour la mécanique et les sciences de l'ingénieur du CNRS) sur des ordinateurs (1 000 cœurs) de l’École Polytechnique ; et d’autre part, le développement d’une plate-forme collaborative en technologies web permettant la consultation des notices du corpus, des transcriptions, de l’audio et de la vidéo (pour ces médias seulement dans les enceintes Ina), mais ouvert également sur des principes d’annotation, d’échanges et partages, de plugins de calcul…

Le projet, dans sa phase initiale, a en grande partie mûri au sein des Ateliers méthodologiques de l’Ina, qui ont véritablement joué un rôle d’incubateur conceptuel du projet [17].

 EPISTEME

Le projet EPISTEME (Outils contributifs pour une épistémologie transdisciplinaire des savoirs numériques) se veut au croisement de nombreuses disciplines : informatique, philosophie (épistémologie), statistique, histoire, astrophysique, sociologie.

Il est initié par l’IRI [18] et agrège une dizaine de laboratoires universitaires, centres de recherche et professionnels des médias.

L’idée est de mettre au point des outils contributifs de validation et de certification entre pairs dans le débat scientifique. L’ambition plus générale du projet se situe au niveau de la catégorisation contributive dans la controverse scientifique et dans la création d’espaces et d’outils de partage, de débat et de validation des savoirs.

L’horizon du projet se situe au croisement du développement considérable, depuis quelques années, des réseaux sociaux et des dispositifs techniques  – comment définir un réseau social scientifique, comment transposer dans le domaine du débat scientifique l’idée et les dispositifs qui ont fait la force des réseaux sociaux ? – et des technologies d’éditorialisation des savoirs scientifiques avec la percée plus récente des MOOCs (Massive Open Online Courses, cours en ligne interactifs).

Le projet se décline au niveau épistémologique ( au sens de Gaston Bachelard), épistémique (Michel Foucault) et technologique (Jack Goody, Gilbert Simondon).

Le projet rejoint, bien sûr, la trajectoire qui avait été initiée par Bernard Stiegler :

-   au début des années quatre-vingt-dix avec le PLAO (Poste de lecture assisté par ordinateur) à la Bibliothèque de France avec Alain Giffard ;

-   avec Médiascope un peu plus tard, développé par l’Ina et déployé sur les Stations de lecture audiovisuelle à la suite des Ateliers de Recherche méthodologique que Bernard Stiegler avait pilotés ;

-   avec le logiciel Lignes de Temps, développé dans les années 2000 par l’IRI.

On y retrouve,  comme une constante, l’articulation et l’intégration en profondeur entre une philosophie et des outils, une pensée instrumentée, avec les retours que cet outillage de la pensée provoque sur la pensée elle-même. On y retrouve aussi l’audiovisuel comme terrain de travail possible parmi d’autres, loin des comportements dépréciatifs que l’on trouve couramment dans l’université sur ces médias.

Dans le cadre d’EPISTEME, l’un des terrains d’enquête sera une série télévisée, « Un village français » (série de Frédéric Krivine, diffusée sur France 3 à partir du 4 juin 2009). Pour s’assurer de la crédibilité des faits et situations, la série avait fait appel à un conseiller historique, Jean-Pierre Azéma. L’approche se fera au moyen de développements d’outils d’annotation et de catégorisation contributive scientifique, mais aussi en lien avec l’éditorialisation professionnelle (France Télévisions, Télérama), l’analyse de la réaction des publics (tweets). L’autre mode d’approche consistera à confronter les catégorisations ainsi dégagées avec le corpus mis à disposition de Matrice par l’Ina et la généalogie des images.

 Autre programmes : e-diapora, Agendas

D’autres programmes existent depuis plusieurs années qu’il faudrait également citer.

-   e-diaspora, un groupe de chercheurs mené par Dana Diminescu, à la Maison des Sciences de l’Homme de Paris, associé à l’équipe du dépôt légal du Web de l’Ina pour rassembler de très gros corpus sur le Web  autour de la question des migrations et des diasporas.

-   Le projet Agendas, géré par Emiliano Grossman à l'Institut d'études politiques de Paris, visant à rassembler en une grande base de données les informations issues de la presse papier et audiovisuelle sur les politiques publiques sous la Ve République, et de les confronter à l’information institutionnelle (lois, décrets, débats parlementaires,…) à l’instar de ce qui se fait aux États-Unis.

 

Perpétuer le dialogue entre les sources et les recherches

 

Pendant ce temps, du côté de l’archive, l’Ina THÈQUE a développé une nouvelle plateforme de consultation des collections de l’Ina. On l’appelle le PCM (Poste de Consultation Multimédia). Son ambition est double, unifier enfin pour le chercheur ou l’étudiant l’ensemble des collections audiovisuelles de l’Ina, permettre une décentralisation de la consultation de ces collections le plus largement possible, tout en sachant que l’option de leur consultation sur le Web nous est interdit par la législation.

Le challenge était lourd à relever : près de 30 millions de notices documentaires, plusieurs millions d’heures d’images et de sons, plus de dix mille sites Web captés régulièrement.

C’est donc dans les grandes bibliothèques à vocation régionale que l’Ina THÈQUE, comme une tête de réseau de l’Ina, se déploie : déjà Bordeaux, Toulouse, Lille, Strasbourg, Marseille, Rennes, Lyon, Nancy, Grenoble, Montpellier, Pessac, Metz ; bientôt Nantes, Clermont-Ferrand, Poitiers, Angers, Nice, Rouen. Dans chacune de ces villes, deux de ces nouveaux postes de consultation sont installés et s’ouvre à la recherche.

C’est à travers ce dialogue entre les sources et les recherches que l’ensemble progresse, il faut soigneusement en protéger le fil.

 

Jean-Michel Rodes, directeur délégué aux Collections de l’Ina, Avril 2014



[1] Voir sur le site de l’Ina THÈQUE les divers Ateliers de recherche méthodologique.

[2] Données volumineuses issues du Web public ou des logs de navigation ou de transaction qui nécessitent de nouvelles approches pour les traiter : le data mining ou fouille de données.

[3] Dématérialisation et externalisation de l'infrastructure informatique sur des fermes de serveur, proposées en location d’espace ou de puissance de calcul, en général par de très gros opérateurs et accessibles via le réseau internet.

[4] Éric Macé est professeur de sociologie à l'Université de Bordeaux et directeur adjoint du Centre Émile-Durkheim, spécialiste de la sociologie des médias et des médiacultures. Il est également chercheur associé au Centre d'analyse et d'iintervention sociologiques (EHESS CNRS).

[5] Pour l’histoire du rôle du CSA dans le suivi de la représentation de la diversité à la télévision, voir « La diversité à la télévision », CSA.

[6] Éric Macé, Une journée ordinaire de télévision, Paris, Armand Colin, Ina Éditions, 2006.

[7] Voir le site de l’Ina THĖQUE.

[8] Nathalie Nadaud Albertini est chercheuse associée au Centre d’études des mouvements sociaux (Cems) à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).  Elle a reçu le prix de la recherche de l’Ina Thèque en 2012.

[9] Nathalie Nadaud Albertini, Douze ans de téléréalité… au delà des critiques morales, Bry-sur-Marne, Ina Éditions , 2013.

[10] Vincent Goulet est maître de conférences à l’Université de Lorraine, membre du Crem (centre de recherche sur les médiations).

[11] Paul Lazarsfeld, Elihu Katz, Influence personnelle, Paris, Armand Colin, Ina Éditions, 2008.

[12] Vincent Goulet, Médias et Classes populaires, Bry-sur-Marne, Ina Éditions, 2010.

[13] Murielle Mille, Produire de la fiction à la chaîne : sociologie du travail de fabrication d’un feuilleton télévisé, Thèse de sociologie Ehess, Paris, 2013.

[14] Fondation européenne des métiers de l'image et du son.

[15] Évelyne Cohen, Myriam Tsikounas (Dir.), 1967 au petit écran, une semaine ordinaire. Ina Editions, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2014.

[16] Dont l’opérateur pour l’université est l’Agence nationale de la recherche depuis 2010.

[17] Voir notamment sous la direction de Denis Peschanski et Denis Maréchal : « Les chantiers de la mémoire », Bry-sur-Marne, Ina Editions, 2013.

[18] Institut de recherche et d’innovation, directeur Bernard Stiegler, directeur exécutif Vincent Puig.