Le webdocumentaire, entre approximation et expérimentation

Par Bruno Masi, journaliste, réalisateur, responsable pédagogique à Ina Expert


smallBruno Masi
est auteur et journaliste, responsable des filières Journalisme, Jeux vidéo et Transmédia à Ina Expert . En 2011, il coréalise le documentaire transmédia La Zone, Retour à Tchernobyl (composé d’un webdocumentaire diffusé sur lemonde.fr, d’une installation à la Gaîté Lyrique et d’un livre aux éditions Naïve) qui remporte le prix RFI-France 24 du meilleur webdocumentaire et le prix de l’œuvre interactive au Festival du Nouveau Cinéma à Montréal la même année. Il est l’auteur de l’expérience web « 14, dernières nouvelles » qui sera lancée par Arte en janvier 2014 et de la web-série « ANNA », une fiction écrite pour France Télévisions et Radio Canada et produite par Agat Films & Cie / Ex Nihilo et KNGFU qui devrait voir le jour début 2015.

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 Le webdocumentaire, un certain avenir du documentaire ? Depuis un certain nombre d’années, ce type d’œuvres investit Internet, des chaînes leur dédient des plateformes, des auteurs, souvent des journalistes au départ, et des sociétés de production se lancent dans l’aventure. Incontestablement, s’est ouvert ici un nouveau champ de la création audiovisuelle, qui ambitionne d’apporter un regard innovant, avec des histoires adaptées à ce type de support, et place l’interaction avec l’internaute-spectateur au cœur du processus créatif. Avec le recul, que recouvre réellement ce mot-valise de « webdoc » ? Fort d’une expérience de journaliste et d’auteur-réalisateur, Bruno Masi dresse un bilan nuancé de ces créations interactives qui, si elles ne concurrencent pas encore la force d’abstraction des grands films documentaires « linéaires », offrent néanmoins d’ores et déjà des promesses intéressantes.
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Webdoc versus documentaire, une question de regard

En 1973, le réalisateur français Jean-Daniel Pollet part pour Spinalonga. Au large des côtes crétoises, cette île désormais déserte a abrité durant cinq décennies une léproserie. Le lieu est aussi beau que tragique : l’aridité de la pierre, la chaleur suffocante, le vent, et le mouvement incessant de la mer agissent comme les contrepoints d’une liberté à jamais écartée. On entre à Spinalonga pour y mourir.
Pollet utilise de lents travellings répétitifs pour filmer l’hôpital désert. Il montre la folie de l’enfermement, et la prégnance de la nature aride. Il s’attarde sur les murs, la pierre décrépie, puis il fixe le visage de Raimondakis, lépreux qui vécut ici trente-six ans. C’est le témoin de son film, « L’Ordre ». Sa voix rocailleuse, emmurée, entre en résonance avec la matière du film comme avec son décor. Elle inscrit le temps du documentaire dans le cadre précis de l’île, mais l’élève aussi pour en faire une méditation sur l’enfermement, la norme sociale, la mise à l’écart.
 

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« L’Ordre », de Jean-Daniel Pollet, 1974©Jean-Daniel Pollet.


Quarante ans plus tard, Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère partent pour Guatemala City. La ville est aux mains des gangs de rue qui s’affrontent pour contrôler le trafic de drogue, le racket, la prostitution. Les deux réalisateurs saisissent les rues, les ponts, les bidonvilles, puis ils posent leur caméra face aux yeux d’Alma qui fit partie d’un gang durant quelques années. Le film porte son nom, « Alma, une enfant de la violence » 1. C’est un webdocumentaire.
 

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« Alma, une enfant de la violence », de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère, 2012©Arte/Upian/Vu.
 

Dans une introduction saisissante, la jeune femme égrène d’une voix douce les violences qu’elle a dû infliger à sa première victime lorsque le groupe lui imposa le meurtre comme rite initiatique. Pourtant, au-delà de la force du témoignage de ce personnage filmé sur fond noir, Alma ne parvient jamais à dire autre chose que ce qui nous est explicitement montré, renvoyant son sujet, dont la force des mots demeure incontestable, à son seul contexte pittoresque. Quand « L’Ordre » parvient à construire un réseau précis de symboles et de résonances, Alma demeure emprisonnée dans l’approximation de son traitement. Pour preuve, ces paysages filmés comme en apesanteur : ils révèlent moins une errance qu’un manque d’intention du regard, autant dire un point de vue. Les grands films sont toujours la métaphore de quelque chose, dit-on.

Une fois mise de côté la différence des histoires, mais recoupée la similarité des dispositifs (face caméra, témoignage, paysages), comment expliquer l’écart de force et de propos entre ces deux objets ? Comment le premier parvient-t-il à élaborer une pensée complexe, tendue, argumentée quand le second ne repose que sur la présence de son témoin, aussi troublant soit-il ? Enfin, comment le premier revendique-t-il une intention cinématographique quand le second semble délibérément se ranger du côté de la télé ?

Mettre cette approximation sur le seul cadre, formel, du webdocumentaire serait sans doute hâtif. Néanmoins, il est intéressant de voir comment le webdoc, au-delà du renouveau qu’il a insufflé, a également trop souvent exempté ses auteurs de questions fondamentales relatives à ce qu’ils souhaitaient raconter, notamment en raison de la profusion des images dont ils usent. En mêlant des médias différents (vidéos, photos, sons, textes, data, liens), ils ont parfois dilué ce qui faisait le socle de leur envie première : raconter le monde autrement, avec leurs yeux à eux et d’une manière sans doute plus complexe, parce que le monde lui-même était devenu plus difficile à cerner.
 

La promesse d’un nouveau champ de la création audiovisuelle
 

Dès 2005, avec « La Cité des mortes » 2, puis « Voyage au bout du charbon » 3, « Gaza Sderot. La vie malgré tout » 4 ou « Prison Valley. L’industrie de la prison » 5, les auteurs (venant tous du journalisme et du photojournalisme) ne disaient pas autre chose : renouveler le regard, placer l’internaute-spectateur au centre pour raconter avec lui, parfois en temps réel, de (bonnes) histoires adaptées à ces nouveaux supports. Surtout, affirmer leurs points de vue.
 

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« La Cité des mortes », de Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez, 2005©Upian.com.
 

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« Voyage au bout du charbon », de Abel Ségrétin et Samuel Bollendorff, 2008©Honkytonk Films.
 

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Prison Valley, David Dufresne et Philippe Brault, 2010©Arte/Upian.
 

Le webdocumentaire, son industrie, son économie, se sont structurés sur ce paradigme. De nouveaux producteurs (Upian, Honkytonk, Darjeeling) sont apparus quand d’autres, plus anciens (Agat Films, Les Films d’Ici, Capa), ont habilement capitalisé sur leur savoir-faire pour investir ce nouveau champ de la création audiovisuelle. Les diffuseurs (Arte, France Télévisions, Radio France, Le Monde, Ina.fr) ont affiné leurs grilles de sélection de projets sans cesse plus nombreux et semblent se tourner clairement du côté de l’innovation, délaissant les projets trop didactiques où seule la délinéarisation prévaut au profit d’histoires dans lesquelles l’interaction avec le spectateur est au cœur de la construction documentaire. Le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), partie prenante de l’essor du webdocumentaire depuis ses débuts, a renforcé sa politique d’accompagnement. En cinq années de fonctionnement, la commission des Nouveaux Médias a aidé 360 projets dont une centaine sont d’ores et déjà réalisés et en ligne. En 2012, 95 projets ont été soutenus pour un montant total de 2.4 Millions d’euros.

La formation a emboîté le pas : la plupart des écoles ont élaboré des cursus spécifiques aux contenus transmédia. Depuis 2011, l’Ina propose une quinzaine de formations professionnelles spécifiques 6autour de métiers émergents, comme celui de chef de projet ou d’architecte narratif dont la tâche consiste à développer le récit sur des plates-formes et des supports différents. Le genre, qui apparaissait alors comme le nouveau champ d’expression des jeunes documentaristes sensibles à ces règles régénérées de la narration par l’image, a pris de multiples formes, et autant d’étiquettes, du cross au transmédia, des écritures interactives aux nouveaux médias.(Voir quelques exemples de webdocumentaires dans la fresque interactive « Panorama du webdocumentaire en France, 2005-2013 » en annexe du texte).

Deux ans plus tard, l’espoir s’est un peu tari. Le défi de l’immersion du spectateur, de sa plus grande participation au processus de création, et de sa mobilisation n’a pas été complètement rempli. Le webdocumentaire reste encore confidentiel dans son exposition et ses audiences, morcelé dans ses consultations. Il est surtout devenu un mot valise derrière lequel se range un peu tout et son contraire, des œuvres multimédias les plus exigeantes (notamment celles de l’ONF/Office national du film au Canada) jusqu’au diaporama sonore d’entreprises détaillant leurs activités. Il n’a pas réussi à concurrencer la force d’abstraction de certains documentaires linéaires, où l’acuité du regard de l’auteur demeure la pierre angulaire. Il est resté au stade de la promesse ni complètement tenue, ni complètement manquée. L’espoir subsiste, donc.

Le rapprochement entre le documentaire et le jeu vidéo pourrait constituer une des pistes de sa concrétisation. Deux projets seront visibles dès l’automne, propulsés par Arte : « Type : Rider » 7, jeu d’aventure autour de la typographie produit par Agat Films, et « Fort McMoney », développé au Canada par Toxa, qui plongera le joueur dans l’enfer d’une ville canadienne dévolue à l’exploitation des sables bitumineux. D’autres expériences devraient également prolonger la réflexion sur les modalités du documentaire aujourd’hui : avec les Films d’Ici, Arte lancera en janvier 2014 l’expérience « On y va ! », qui racontera au jour le jour et en photos la montée vers la première guerre mondiale.

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Type:Rider”, 2013©Arte, Agat Films& Cie / Ex Nihilo.
 

Tous ces projets témoignent de l’extrême vitalité de la création. Néanmoins, sa pérennité dépend de l’affirmation de la place de l’auteur, des histoires qu’ils souhaitent raconter, des narrations innovantes qu’ils mettront en œuvre et du choix assumé du Web comme le plus bel espace d’expérimentation.

Bruno Masi, journaliste, réalisateur, responsable pédagogique à Ina Expert, septembre 2013
 

Panorama du webdocumentaire 2005-2013

Fresque interactive sur l’histoire du webdocumentaire à travers quelques titres de 2005 à 2013, élaborée par le studio e-learning d’Ina EXPERT, 2013 @Ina.

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1. Voir « Alma, une enfant de la violence », de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère, 2012, Arte.

2. « La Cité des mortes », programme interactif de type webdocumentaire, qui accompagne le livre « La ville qui tue les femmes », enquête à Ciudad Juarez, écrit par Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez, qui fait écho à un documentaire du même nom diffusé sur Canal+, octobre 2005, Upian.com.

3. Voir « Voyage au bout du charbon » », webdocumentaire de Samuel Bollendorff et Abel Ségrétin, produit par Honkytonk Films sur la face cachée du “miracle économique” du charbon en Chine, 2008.

4. Voir « Gaza Sderot. La vie malgré tout », webdoccumentaire qui cherche à rendre compte de la réalité telle qu’elle est vécue au jour le jour par les habitants à Gaza (Palestine) et Sderot (Israël), 2008, Arte TV.

5. Voir « Prison Valley. L’industrie de la prison » , webdocumentaire de David Dufresne et Philippe Brault, sur la nouvelle Alcatraz américaine, la prison de Cañon City, Colorado, Arte TV, Upian, 2010.

6. Voir « Transmédia. Formation professionnelle et formation continue aux projets transmédia », Ina Expert.

7. Voir « Type : Rider. Le jeu vidéo typographique », Arte, Agat Films & Cie / Ex Nihilo, à partir du 13 octobre 2013.