La conservation du patrimoine numérique : enjeux et tendance

Par Bruno Bachimont, directeur de la Recherche de l'Université de Technologie de Compiègne

Le numérique induit des bouleversements qui nécessitent l'élaboration de nouveaux concepts et la mise en oeuvre de nouvelles pratiques en matière d'archivage et de conservation. Cette technologie pose le problème de l'accessibilité aux contenus, notamment en raison de l'obsolescence des moyens de lecture. Il devient donc nécessaire qu'émerge un nouveau métier : le conservateur d'archives technologiques.

Après une formation d'ingénieur en informatique, Bruno Bachimont effectue un doctorat en intelligence artificielle sur la résolution automatique de problèmes et un doctorat de philosophie sur l'articulation entre la technique et la connaissance. Il est aujourd'hui directeur de la Recherche de l'Université de Technologie de Compiègne où il enseigne la logique, la philosophie et l'ingénierie des connaissances et des documents. Parallèlement, Bruno Bachimont est directeur scientifique de la direction de la Recherche de l'Institut national de l'audiovisuel.
Après une phase d'ébriété numérique, où la numérisation devait résoudre tous les problèmes, tant ceux de la communication que de la production des contenus, en passant par leur conservation et préservation, il faut bien se rendre à la réalité : le numérique n'est pas la solution, mais le problème.

Nouvelles contraintes

En particulier, en ce qui concerne la conservation des contenus, le numérique impose de nouvelles contraintes qui bouleversent les conditions et principes traditionnels de l'archivage et de la préservation. Ce bouleversement se constate tant au niveau des concepts que des pratiques. Il se traduit par de nouvelles exigences théoriques et méthodologiques qui induisent de nouveaux besoins et métiers.

Quelles sont donc ces nouvelles contraintes pour lesquelles les conceptions traditionnelles sont prises en défaut ? Elles tiennent principalement au fait que le numérique, à l'instar de l'audiovisuel d'ailleurs, est un support technologique au sens où tout accès au contenu, que ce soit pour l'enregistrer / écrire ou le restituer / lire repose sur un appareillage technique. Si on ne dispose pas d'un encodeur ou d'un lecteur (player), le contenu reste inaccessible. Cela s'oppose aux documents que la tradition nous a légués sousla forme exemplaire de l'imprimé ou du manuscrit sur un support d'inscription (papier, parchemin, papyrus, argile, pierre, etc.) : ces derniers se manifestent par le fait que l'accès au contenu ne repose que sur une médiation culturelle (il faut connaître le sens du code utilisé pour l'inscription, c'est-à-dire l'écriture et la langue qu'elle exprime), et non sur une médiation technique (le contenu est conçu pour être directement accessible sans un appareillage technique nécessaire). Ainsi, le support qu'est le papier est un support non technologique, car il permet une immédiateté technique (pas d'appareillage de lecture) et n'impose qu'une médiation culturelle, alors que l'audiovisuel et le numérique sont des supports technologiques qui nécessitent tant une médiation technique que culturelle.

Accessibilité et exploitabilité

Préserver un contenu, c'est donc maintenir l'opérationnalité et l'effectivité de la médiation technique et culturelle. Pour cette dernière, la tradition a élaboré des outils à la fois intellectuels et institutionnels. Ainsi, l'université maintient-elle la pratique de lecture des différents textes et documents du patrimoine historique et intellectuel, en les commentant et les étudiant. Mais pour la médiation technique, il faut maintenir un système technique à travers un parc technique composé d'appareils opérationnels, et des pratiques et une maîtrise opératoire entretenues. Les conservatoires, en particulier ceux relevant des domaines artistiques comme la musique, mais aussi ceux relevant des arts et métiers, maintiennent une pratique opérationnelle des appareils. Mais souvent cela ne suffit pas. En effet, les supports technologiques se caractérisent par le fait que leur vieillissement ne concerne pas seulement l'intégrité physique du support, mais également l'obsolescence des outils nécessaires à leur lecture. C'est alors tout le système technique associé à un type de contenu qui disparaît, car son obsolescence implique qu'il ne peut plus posséder l'arrière-plan économique et industriel qui permet le maintien de l'opérationnalité des outils de lecture. Si bien qu'en dehors de cas singuliers où des outils de lecture anciens sont conservés çà et là, de manière opérationnelle, dans quelque musée de la technique, les contenus technologiques ne trouvent plus leur appareillage associé et deviennent dès lors inaccessibles. Il est donc nécessaire d'adapter les contenus technologiques aux techniques du moment pour qu'ils trouvent dans le système industriel et économique contemporain le principe et la possibilité de leur accessibilité et exploitabilité.

Mais c'est là que les choses se compliquent : si on veut conserver les contenus technologiques, il faut les garder aussi intacts que possibles, en respectant leur intégrité physique, voire en la restaurant, comme on le voit dans les disciplines muséographiques classiques. Mais si on veut conserver des contenus technologiques, il faut les transformer pour permettre leur accessibilité. On arrive donc au paradoxe du conservateur du numérique : pour préserver l'intégrité, il faut maintenir intact, pour maintenir l'accessibilité il faut transformer. Et la conservation implique la préservation et l'accès...

Nouvelles approches, nouveaux concepts

Il faut donc de nouvelles approches et de nouveaux concepts pour penser la transformation comme une conservation. La première qui s'impose et que nous privilégierons ici est de concevoir la conservation non comme la préservation d'un objet dont on maintient l'intégrité physique, mais comme la construction d'un réseau de traces dont on définit la généalogie. Autrement dit, l'enjeu n'est pas de garantir l'intégrité de l'objet, c'est impossible, mais de permettre d'interroger son authenticité en suivant le parcours des transformations qu'il a subi. Á l'instar de la philologie qui interroge les manuscrits et exemplaires sauvés du naufrage du temps pour reconstruire le texte d'origine, la version qui fera foi, une archivistique numérique aura pour objectif de définir des critères et règles généalogiques pour dégager le contenu des différents objets matériels qui l'ont incarné selon les diverses étapes de ses transformations.

Mais en voilà assez pour les concepts. Qu'en est-il des pratiques et des métiers ? Les choses sont encore assez confuses, et on voit aujourd'hui que différentes expertises sont à conjuguer pour résoudre les difficultés rencontrées. On peut tenter de les énumérer.

Tout d'abord, la conservation reposera sur une « ingénierie de la transformation ». Comment passer de contenus sur support donné (support magnétique par exemple), dans un format logique donné (Betacam par exemple), à un autre support (support optique) dans un autre format (MPEG-4) ? Cette ingénierie prend donc en charge la médiation technique.

Mais la conservation doit aussi construire le réseau philologique associé à ces transformations. Concrètement, c'est un travail de documentation et description qui décrit non seulement les contenus comme le ferait toute bonne documentation, mais qui décrit les transformations subies, ce qu'elles changent, dégradent, améliorent, altèrent ou modifient. On parlera donc d'une « documentation de la transformation ».

Enfin, il est nécessaire de maintenir l'intelligibilité du contenu, pour que le contenu reste interprétable et compréhensible alors que change et évolue l'environnement social, culturel et cognitif. Il s'agit donc d'une « médiation de l'intelligibilité ». Concrètement, il s'agit aussi ici d'une documentation, mais destinée à donner les clefs d'interprétation. Elle repose souvent sur l'expertise universitaire et savante, mais nécessite également une expertise plus proche de la nature documentaire du contenu, comme par exemple le codage numérique utilisé (ASCII ou Unicode, JPEG ou TIFF, télévision ou Web, etc.).

Préserver et transformer

Quels pratiques et métiers associer à ces enjeux ? Quel périmètre leur associer ? Plusieurs constats doivent être faits. De manière assez évidente, on aura des ingénieurs de la préservation ou plutôt, comme on l'a dit, des ingénieurs de la transformation. Il s'agit d'un domaine aujourd'hui très actif, donnant lieu à des projets européens se concentrant sur un média particulier comme l'audiovisuel (PrestoSpace), ou sur une méthodologie particulière comme OAIS (Caspar), mais aussi à des initiatives internationales de toutes sortes. Clairement, des standards émergent, des outils s'élaborent, un métier se stabilise.

Mais l'ingénierie de la transformation est trop souvent exclusive des autres dimensions de la conservation, la matérialité technique du contenu masquant ses dimensions culturelles et interprétatives. Or, on s'aperçoit qu'il est nécessaire de dégager un nouveau métier, le conservateur des archives technologiques, c'est-à-dire des contenus inscrits sur des supports technologiques. Un tel conservateur assume la documentation de la transformation et la médiation de l'intelligibilité. Il prend également en charge le projet de l'archivage comme projet de mémoire, définissant les enjeux, les objectifs et les méthodes pertinentes.

Du côté du détenteur du contenu, le conservateur de contenus technologiques lui assure une assistance à la maîtrise d'ouvrage, pour lui permettre de dialoguer avec les ingénieurs de la transformation et de construire les conditions techniques de l'archivage conformes aux contraintes de la préservation de l'intelligibilité.

Une mémoire fragile

Spécialisé donc dans la compréhension des archives numériques, un tel conservateur détient en fait une fonction très générique, qu'on trouvera dans toutes les organisations détenant des contenus numériques. En effet, alors que la conservation des bibliothèques, que ce soient d'imprimés ou de contenus audiovisuels, renvoyaient à des savoir-faire spécifiques et des outils et concepts propres à ces domaines, on s'aperçoit que le numérique instaure une communauté de préoccupations et d'objectifs entre tous les secteurs de la société. Le système technique des contenus intellectuels, c'est-à-dire des contenus que nous produisons pour exprimer nos pensées, les transmettre ou nous aider à les retenir ou les réfléchir, devient universel et homogène. Quel contenu ne peut être numérisé ? Cette communauté de problèmes implique que des secteurs jusque-là fort éloignés des préoccupations de conservation, d'archivage et de patrimoine, doivent s'approprier au plus vite la problématique du patrimoine numérique. En effet, si les grandes industries n'avaient à gérer, naguère, que les problèmes d'intelligibilité des documents techniques, leur inscription sur le papier ne posant pas de problème pour leur accessibilité, que peuvent-elles faire face à leur documentation qui sont aujourd'hui numériques, interactives et dynamiques ? Comment conserver une maquette numérique ? Comment garder la mémoire des programmes utilisés en post-production ?

La mémoire numérique est fragile. Confrontée à des supports dont on maîtrise encore mal le vieillissement, formulée dans des formats logiques de codage dont l'évolution s'accélère sans cesse, exprimant des connaissances dont l'intelligibilité est relative à un contexte culturel et cognitif volatile et protéiforme, la mémoire numérique pose des problèmes inédits qu'une intelligence de la conservation doit aborder. Gageons que les conservateurs du numérique sauront l'acquérir et la mobiliser en dialoguant avec les ingénieurs de la préservation pour le plus grand bien des institutions et organisations qui feront et devront faire appel à eux.

Bruno Bachimont, directeur scientifique de la direction de la Recherche de l'Institut national de l'audiovisuel.
(Date de mise en ligne : 14/02/2008)