Quand un écrivain s’empare des archives

Entretien croisé entre Pierre Senges, écrivain, et Joëlle Olivier, chargée du développement culturel au sein du Service de l’action culturelle et éducative de l’Ina

originalPierre Senges, né en 1968, est l’auteur depuis 2000 de plusieurs romans ou récits aux éditions Verticales – dont Veuves au maquillage (2000, prix Rhône-Alpes), Ruines-de-Rome (2002, prix du Deuxième Roman), La Réfutation majeure (2004, Folio Gallimard 2006), Fragments de Lichtenberg (2008) et Études de silhouettes (2010). Certains ouvrages ont été écrits en collaboration avec des dessinateurs, comme Géométrie dans la poussière (avec Killoffer, 2004) ou Les Carnets de Gordon McGuffin (avec Nicolas de Crécy, Futuropolis, 2009). Environs et mesures, essai sur la localisation des lieux imaginaires, a été publié au éditions Le Promeneur en 2011. Il est également l’auteur de nombreuses fictions radiophoniques pour France Culture, France Musique et France Inter, dont Un immense fil d’une heure de temps (Grand Prix sgdl de la fiction radiophonique) et Histoire de Bouvard et Pécuchet, copistes (libre adaptation du roman de Gustave Flaubert). D’octobre 2010 à mai 2011, il a effectué au sein de l’Ina un travail sur les archives dans le cadre des résidences d’écrivains d’Île-de-France, au titre du dispositif régional Livre et Lecture, en partenariat avec la Mel (Maison des écrivains et de la littérature).

 

originalEntrée à l’Ina en 1977, Joëlle Olivier a exercé diverses fonctions : analyste de documentation à la Direction des Archives, responsable de la mise en œuvre d’un catalogue de programmes au sein du service commercial, chef de projet PAE (« Prêt à exploiter »).  Depuis 2003, elle est chargée du développement culturel au sein  du Service du développement éducatif et culturel de l’Ina (ancien nom du service de l’action culturelle et éducative, le Sace actuel). Elle s’est investie dans de nombreux partenariats, notamment Les Rendez-vous de l’histoire de Blois, le Festival Mode d’Emploi organisé par la Villa Gillet à Lyon, Entendez-Voir… avec la MEL, l’exposition Saga TV au musée des Arts et Métiers. Elle assure le suivi de projets culturels comme ceux du Conseil général du Val d’Oise (depuis 2003), ou de manifestations culturelles comme celles organisées à l’occasion du 50e anniversaire de la fin de la Guerre d’Algérie en 2012. Elle a coordonné le Dossier de l’audiovisuel  n° 49, « Théâtre et télévision » (Ina, La Documentation française, juin 1993). 

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À l’invitation du Service de l’action culturelle et éducative), l’écrivain Pierre Senges a pu, dans le cadre d’une Résidence d’écrivain  à l’Ina, développer un projet original dont Joëlle Olivier (chargée du développement culturel) retrace avec lui la genèse. À partir d’images d’archives non sonorisées, sur la thématique de l’eau et des inondations, Pierre Senges a développé un projet ludique et original qui soulève une série de questionnements relatifs à la mémoire, l’archive, et de ce que traduit dans nos sociétés le désir de tout vouloir garder. Au cours de cette interview croisée, Pierre Senges et Joëlle Olivier parlent des différentes étapes de ce projet qui a permis à un écrivain de confronter son imaginaire à des documents insolites, mis à sa disposition par l’Ina, pour donner jour à une réalisation où l’écrit et l’image se fécondent mutuellement. Cette réalisation — un film de montage qu’il commentait au moment de la projection en public — permet aussi de penser que plus les artistes pourront avoir accès aux archives visuelles et sonores, plus se multiplieront les œuvres de création à partir de ces matériaux, leur place, leur utilisation, leur utilité dans un monde menacé par de nombreux débordements dont l’inondation est l’une des métaphores. 

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Comment vous est venue l’idée de faire travailler un écrivain sur les archives audiovisuelles ?

 

Joelle Olivier : Le Service de l’action culturelle et éducative de l’Ina (Sace) a élaboré avec la directrice de la Maison des écrivains et de la littérature (Mel), Sylvie Gouttebaron, une manifestation qui s’appelle « Entendez-voir » : la littérature est-elle soluble dans la télévision ? » Cela a démarré en janvier 2009. Notre propos consiste à demander à un écrivain d’évoquer un ou plusieurs écrivains du passé en choisissant dans les archives de l’Ina un film, des séquences ou des extraits sur lesquels il va porter un regard personnel pour tenter de répondre à la question posée. Lors d’une rencontre publique, les 30 minutes maximum d’images choisies sont projetées. À la suite de cette projection, l’écrivain lit un texte inédit, commandé par la Mel, qui interroge la télévision  dans ses rapports avec la littérature.

Pierre Senges a été l’un des premiers invités de ces rencontres en 2009. À partir de cette expérience, nous lui avons proposé  de bâtir avec lui un projet pour une résidence d’écrivain à l’Ina, que nous avons déposé auprès de la Région Île-de-France. Le service culturel voulait alors développer une collaboration avec des artistes pour bénéficier de regards nouveaux sur les images d’archives et développer avec eux des pratiques nouvelles.

 

Pierre Senges : Pour bénéficier de subventions dans le cadre des résidences Île-de-France, il faut associer un auteur et un lieu, ou une structure. Ce qui suppose d’imaginer un projet en collaboration avec une bibliothèque, une librairie, un collège ou un lycée. Ce dialogue a une double vertu : il permet à l’auteur de travailler dans la continuité de son œuvre ou de ses intérêts, et apporte à l’institution d’accueil une animation, un vent nouveau venu de l’extérieur. J’avais déjà travaillé à partir des archives « papier », journaux et livres et j’avais envie de me confronter à l’archive audiovisuelle.

À l’Ina, le projet a consisté à travailler  à partir d’archives visuelles muettes et, une fois sélectionnées, d’y apporter un commentaire fictionnel. Cela fait partie des choses que j’aime faire, en tant qu’écrivain que de détourner des matériaux, de jouer sur des sens possibles, le plus souvent fictionnels et fantaisistes.

La deuxième contrainte était de composer un texte à partir d’archives visuelles muettes sur une thématique précise : l’eau et, plus particulièrement, l’inondation. La résidence s’est faite en partenariat avec le Festival de l’eau, dont l’un des thèmes, en 2010, était la crue de 1910.

J’ai très vite imaginé un lien entre archive et déluge, préservation et destruction, noyade et Arche de Noé. Dans de nombreuses images que j’ai pu visionner se trouvait déjà cette tension entre préservation et destruction. Envisager à la fois l’archive et le Déluge engendre une forme de contradiction, l’inondation étant considérée comme le contraire de l’archive, au même titre que l’incendie de la bibliothèque.

 

Pourquoi utiliser des images muettes et lesquelles ?

 

J. O. : C’est une idée que je murissais depuis un certain temps. Nous avons à l’Ina beaucoup d’images sans le son. Ces images correspondent à une période  de la télévision où, principalement pour les actualités, les tournages se faisaient sans le son et le commentaire, dont nous n’avons plus trace, se faisait en direct. Quand trace il y a,  ce sont des fiches documentaires plus ou moins bien renseignées. Cela correspond aux années 1950, 1960 et même au-delà. Cette absence de référencement, problématique pour l’archiviste, peut être une liberté pour un écrivain : on a un contexte, une indication de l’événement sur la fiche documentaire, et donc il nous a paru intéressant qu’un créateur fasse parler, à sa manière, ces  images, qu’un imaginaire puisse se déployer, non contraint par le commentaire.

La thématique choisie nous a permis d’inscrire le projet dans le territoire du Val-de-Marne —siège de l’Ina —, en concluant un partenariat avec le Festival de l’Oh ! et le Pôle touristique des Boucles de la Marne, intéressés par l’aspect original et créatif du propos.

Une fois la résidence obtenue de la Région, nous avons, avec Pierre Senges, peaufiné le projet avec des actions internes et externes à l’Ina. J’ai établi ensuite un corpus sur les inondations et Pierre a sélectionné des images muettes sur ce thème, puis nous avons élargi le corpus à d’autres documents, provenant notamment du fonds pédagogique du ministère de l’Agriculture ou des films de Jean Benoit Lévy, produits dans les années 1930.

 

Quels liens avez-vous faits entre ces thèmes ?

 

P.S. : L’intérêt du jeu était d’écrire un texte en arrachant le document à son origine. Les situationnistes ont pratiqué ce type de  détournement à partir de bandes dessinées populaires. Le rapport texte/ image est toujours un jeu fascinant pour un auteur : il cherche à savoir quelle distance il peut se permettre de placer entre les deux. Les Carnets de Gordon McGuffin est un livre écrit en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy. Nicolas m’a proposé des dessins auxquels j’apportais un pseudo-commentaire, parfois très proche du dessin d’origine, presque comme une description ou une légende, parfois très éloigné : je m’approchais du point de rupture où le texte n’a plus de rapport avec l’image. C’est alors au lecteur de faire un lien et d’établir une correspondance, parfois drôle et toujours incongrue, entre texte et image. 

Lorsque j’ai rédigé mon commentaire sur les images d’inondation, je me suis toujours maintenu à la limite du crédible. Dans une première version du texte, j’avais imaginé que ces inondations étaient provoquées pour transformer telle ou telle ville de la Marne en une deuxième Venise pour attirer les touristes (cette idée est toujours présente dans la version finale). Quelqu’un  m’a alors demandé si cette histoire était vraie… Mais je joue évidemment  avec le public, qui comprend rapidement le procédé et accepte de jouer en retour sans être dupe.

Le résultat final est un montage d’archives muettes de 20 minutes, accompagné d’un texte lu en direct, par moi, lors de la projection. Nous retrouvons cet assemblage, images enregistrées, parole en direct, qui était celui des origines, quand ces séquences ont été diffusées à la télévision.

 

Comment cela s’est-il passé en amont ?

 

P. S. : J’ai travaillé à l’Ina sur un corpus d’archives — certaines étaient exploitables, d’autres pas — en fonction de mes intuitions, d’idées vagues puis précises et de la fiction que je bâtissais au fur et à mesure. Vient le moment où la fiction surdétermine, surinterprète les images. Les images les plus étranges, parfois floues, incongrues, laissaient la part belle à l’imaginaire et permettaient de construire un récit.

Il ne s’agit pas, vous l’avez compris, d’un essai d’historien mais d’un travail de fiction.

La fiction aborde le paradoxe de l’archive : on désire tout conserver, mais il est nécessairement impossible de tout conserver – dans mon récit, certains utopistes imaginent que l’eau permettra de nous débarrasser d’un trop plein d’archives. On fait l’hypothèse d’une inondation volontaire et mesurée, décrite par le commentateur sur un ton enjoué, jamais catastrophiste. Préservation contre destruction, accumulation contre tri nécessaire : les archivistes connaissent bien cette dialectique insurmontable. J’imagine alors que le trop plein d’archives enfin détruit nous libère du passé et nous permet de vivre – c’est dit évidemment sous forme de provocation. Le traitement est comique, mais la question, il me semble, est fondamentale. C’est un vrai problème qui suppose des choix radicaux, cruels peut-être, qui engagent une culture tout entière : que garder, que supprimer, à quelles fins, comment, pourquoi et pour qui ?

 

J. O. : Surtout dans un monde où les techniques numériques nous donnent à penser qu’on peut tout garder  et pour l’éternité ! Je disais à Pierre Senges que, depuis 2011, l’Ina a aussi en charge le dépôt légal du Web, les sites émanant de médias audiovisuels. Après le dépôt légal des manuscrits, des cartes, des livres, des images, des sons… et maintenant Internet. Cela donne un peu le vertige !

 

P. S. : J’aime aussi prendre des images à première vue négatives ou catastrophiques, et leur donner une signification positive. J’avais fait cela avec un petit livre intitulé Essais fragiles d’aplomb (Gallimard, collection « Minimales/Verticales », 2002), dans lequel je fais l’éloge de la chute. Au départ de ce livre existait pour moi le souvenir d’une image (que j’ai retrouvée après publication, dans les archives d’internet…), celle d’un Autrichien inventeur d’un parachute : il l’a testé du premier étage de la Tour Eiffel, en 1913, devant des caméras. Il s’agit de l’une des premières morts filmées dans les conditions du direct. C’est une scène dramatique, plutôt traumatisante pour un enfant, que j’ai voulu transposer, dans une fiction, en désir de chute parfaitement réussi. L’inondation, la destruction de documents peut aussi être métamorphosée en utopie aquatique qui nous débarrassera du superflu et nous laissera le meilleur.

 

De ce projet, quel en fut le mode de restitution ?

 

P. S. : Ça a été la lecture du commentaire, fictionnel bien sûr, sur les images pendant leur projection. Cette intervention n’a pas été filmée et n’a donc pas donné pas lieu à une nouvelle archive !

 

J. O. : C’est le texte d’un écrivain qui rencontre un film, un film dont le montage lui appartient, car il existe aussi ce travail d’écriture du film, à partir du moment où Pierre Senges a choisi les images que nous avons montées. On aurait aimé qu’il y ait un enregistrement de la lecture pour avoir un film audio, pour pouvoir le réutiliser, mais nous n’avons pas eu le financement pour le faire. Dans cette expérience, il y a une tension que je trouve très forte, chaque projection étant unique.

 

P. S. : Cela a été projeté deux fois au Petit Palais, une fois dans le cadre d’« Entendez voir », la manifestation mensuelle avec les écrivains. La Maison des écrivains m’a demandé de refaire cette restitution, dans le cadre des « Enjeux », des journées de rencontres et de débats littéraires,. Une troisième restitution a eu lieu à l’Imec, l’Institut des mémoires de l’édition contemporaine, un lieu d’archives donc, à l’abbaye d’Ardennes, lors d’un festival, devant des gens curieux de littératures.

J’ai également travaillé dans le milieu scolaire, dans le cadre du Festival de l’eau, en collaboration avec l’Éducation nationale pour sensibiliser les enfants à l’importance de l’eau. Le festival de l’eau « invite » un fleuve différent chaque année.  Cette année là, les élèves travaillaient sur le Gange et la Bièvre, on leur a donc projeté des images muettes du Gange et de la Bièvre, à charge pour les enfants d’écrire un commentaire et de le lire pendant la projection. Ils ont beaucoup aimé cet exercice. Je leur ai présenté ce que j’avais fait et j’ai pu les accompagner pour ce projet, avec leurs professeurs.

 

Êtes-vous un enfant de la télé ?

 

P. S. : Oui, bien sûr. Je l’ai beaucoup regardée jusqu’aux années 1980, je suis plutôt de la génération de L’Île aux enfants – et, plus tard, de Droit de réponse… Mais c’était mon premier contact véritable avec les archives (j’avais pu consulter ces archives, notamment quelques numéro d’Apostrophes quand j’ai préparé mon intervention pour « Entendez voir »). J’ai alors découvert un monde ; j’ai pu mesurer l’importance des archives visuelles, qui sont une véritable mémoire collective, d’autant plus importante que cette mémoire est liée à un objet très populaire, très partagé. En tant que mémoire commune, elle est un enjeu de service public, enjeu culturel, enjeu politique, un objet populaire. Conserver les oeuvres du philosophe Thomas Brown est d’une très grande importance, mais archiver les Journaux télévisés de TF1 des années 1980 est aussi primordial parce qu’il s’agit là d’un patrimoine largement partagé, qui a nourri l’imaginaire commun. L’Ina a donc un rôle majeur à jouer. L’archivage de cette mémoire ne peut être confié à n’importe qui et accompli n’importe comment, cela suppose, par définition, du discernement.

Visiter les locaux de l’Ina à Bry-sur-Marne permet de constater en acte les enjeux de la conservation des images ; après la conservation, vient la question de la consultation : comment se servir des archives, comment les utiliser dans des émissions de radio ou de télévision, dans les musées, les documentaires, etc. Je suis devenu plus attentif maintenant à la mention des « archives Ina » à la radio.  Je suis conscient qu’il ne s’agit pas qu’une simple illustration : le choix de l’archive demande une intelligence de l’image, une vrai culture dans ces domaines, une réflexion, une intelligence esthétique, historique et politique de ce matériau.

 

J. O. : Les plasticiens se sont emparés très tôt des images de la télévision, à l’Ina, nous en avons eu conscience très vite. On a vu des artistes du monde du théâtre, du monde de l’image, de la danse, s’emparer des images d’archives pour les intégrer à leur travail. On voit ces travaux dans les musées aujourd’hui ; des écrivains travaillent avec ces artistes ; des collaborations nombreuses ont lieu, écrivains et chorégraphes, par exemple, pour des manifestations comme ConcorDances. On pourrait citer d’autres travaux, des vidéastes, des auteurs de bande dessinée, des dessinateurs…

 

Vous avez retravaillé avec l’image d’archive ?

 

P. S. : Avec des images audiovisuelles comme celles dont nous avons parlé, non, mais avec des images, oui. Une exposition pour enfants es en cours au Centre Pompidou, Totem & Tattoo (d’avril à septembre 2014). Cinq ou six œuvres contemporaines sont présentées, sculptures de Max Ernst ou Miró, toiles de Calder, exposées à hauteur d’enfant, chacune dans un tipi, dans l’obscurité. Les enfants entrent avec une lampe et les éclairent ; ils ont un audio-guide dont le texte, qui est une fiction, raconte ces œuvres et les décrit de façon fictionnelle et ludique. Un certain nombre d’artistes modernes se sont intéressés aux arts dits premiers, parfois ils en ont fait la collection, on a pris l’habitude de voir des masques ou des figurines rituelles comme des œuvres d’art. Olivier Vadrot, commissaire de l’exposition, a eu l’idée d’inverser la perspective : il a imaginé que ces œuvres occidentales étaient vues par une tribu amérindienne comme des objets liturgiques, des objets de culte, des masques, des tatouages. Les œuvres de Max Ernst, de Man Ray, sont collectionnées, étudiées par cette tribu, et commentées par l’un de ses membres. Le jeu consiste aussi à pointer des détails, ce qui devrait inciter les enfants à faire le tour de ces objets.

 

J. O. : Ce que j’aime dans la démarche de Pierre Senges, c’est qu’il casse les codes et nous mets dans des situations où l’on peut à la fois se laisser prendre et s’interroger sur le réel, la vérité, le mensonge, que ce soit à partir d’une archive ou d’un texte.

 

P. S. : Ce qui nous échappe est fertile, l’erreur peut l’être aussi. L’interprétation par Freud de La Sainte famille de Léonard de Vinci — Freud voit dans cette toile un vautour qui n’existe pas en se fondant sur une fausse traduction d’un texte de Léonard — aboutit à un contresens, mais ce contresens est fertile, et il est beau.

 

J. O. : Je pense aussi à cette erreur, le jour où la ballerine soviétique Maïa Plissetskaïa a été invitée au Journal télévisé de 13 heures, événement rare. Pour lui rendre hommage, le journal diffuse une archive d’un ballet où elle est censée figurer et le journaliste lui demande ce que cela lui fait de se voir danser. Elle répond : rien, ce n’est pas moi. La rédaction, après coup, se plaint auprès du service d’archive. Or, les images avaient été ainsi documentées avec le nom de Plissetskaia, parce que le journaliste de l’époque avait nommé ainsi cette danseuse à tort. C’est donc une erreur en cascade qui invite à la fois à s’interroger sur les images et sur la rigueur nécessaire à les documenter.

 

P. S. : Cela me fait toujours penser à un texte de Michel Chion sur les rapports entre images et parole. Le jour du 14 juillet, trois hélicoptères apparaissent à l’écran de télévision ; le commentaire de Léon Zitrone est : où est passé le quatrième ? Voilà comment la parole peut tordre doucement l’image.

 

J. O. : Ces recherches pluridisciplinaires sur l’image et les archives ont fait partie de nos activités depuis que l’Ina existe, poursuivant ainsi la démarche du Service de la Recherche de Pierre Schaeffer au sein de l’ORTF. Ces recherches multiples qui étaient le fruit d’une grande exigence peuvent être réactivées sous une forme ou une autre, notamment grâce aujourd’hui au numérique, à Internet : invention, jeu, recherche, et les écrivains, les artistes, les chercheurs, associés aux personnels de l’Institut, ont un rôle majeur à jouer à la fois pour continuer à interroger les sons et les images et pour valoriser les archives via des usages et des pratiques qui n’ont pas encore vu le jour et que l’on doit inventer.

 

Propos recueillis par Isabelle Didier et Philippe Raynaud, mai 2014.